Histoires parallèles de Asghar Farhadi

Réalité et fiction

Si l’art imite la vie, est-ce que la vie imite l’art ? Sur cette question passionnante, le réalisateur Asghar Farhadi tisse un film vertigineux et foisonnant. Avec un casting d’enfer.

Sur une machine à écrire dont le bruit des touches rythme son quotidien, Sylvie (Isabelle Huppert), écrivaine cloîtrée dans un appartement parisien au milieu de ses souvenirs, écrit un roman. Elle s’inspire de ses voisins d’en face, qu’elle épie à travers un télescope. Notamment une femme à longue chevelure rousse, qui lui rappelle sa mère. Pour elle, c’est sans doute un hasard, mais comment prendre pour une coïncidence le fait que la personne en question travaille et parfois dorme dans l’appartement même où vivait sa génitrice ? Déroulant son imagination, mêlant sa propre histoire (ses parents se sont séparés et son père est venu vivre dans ce lieu où elle écrit désormais, tandis que sa mère, son frère et elle habitaient en face) à ce qu’elle voit ou croit voir, Sylvie tresse des liens, qui jettent des ponts entre passé et présent, vrai et faux. Soit Anna (Virginie Efira), qui a une liaison avec le plus jeune des deux hommes avec lesquels elle travaille (Pierre Niney), et le trompe avec le plus âgé (Vincent Cassel). Lorsque arrive dans la vie de Sylvie, Adam (Adam Bessa), un jeune homme sans papiers censé l’aider à ranger et vider l’appartement, celui-ci se prend de passion pour le roman, l’acte d’écrire et pour les voisins d’en face ; il fait en sorte de rencontrer la jeune femme, en réalité blonde et prénommée Nita, lui vole son journal intime pour percer ses secrets, se fait passer pour l’auteur du roman qu’il a recopié à la main. Il fantasme et confond le vrai et le faux jusqu’à créer une dangereuse confusion entre elle et ses compagnons.

Copyright Carole Bethuel

Écrit par Asghar Farhadi et son frère Saeed, le scénario s’inspire du magnifique Décalogue 6 – Tu ne seras pas luxurieux (1987) de Krzysztof Kieslowski, histoire d’un postier voyeur amoureux de sa voisine qu’il épie, devenu en version longue au cinéma, en 1988, Brève histoire d’amour. Mais la mise en abyme est ici vertigineuse : le roman tricoté par l’écrivaine se nourrit de la « vraie » histoire de ses propres parents ou de l’idée qu’elle s’en fait, de ce qu’elle imagine en regardant Anna/Nita et ses deux hommes, et puis, lorsque le jeune Adam se projette lui-même en écrivain, le réel s’invite pour mieux retourner vers la fiction attirante comme un aimant et dangereuse comme un poison.
Porté par des acteurs magnifiques, le film se déploie avec maestria, cadres dans le cadre, échos d’une image à l’autre. La musique originale, signée Zbigniew Preisner, rappelle l’atmosphère unique que celui-ci conférait aux films du regretté Kieslowski, dont il était le compositeur attitré. Le piqué de l’image, la lumière, feutrée et chaleureuse à l’intérieur, froide et brumeuse à l’extérieur, ajoutent des strates et des ambiances. Et puis, il y a le son. Nita et ses compagnon sont bruiteurs : c’est-à-dire qu’ils fabriquent des clapotis, grognements et gargouillis, qui alimentent le mixage des films. Elle crée du faux, elle aussi, en tout cas de l’illusion : marche dans un bac rempli de sable pour doubler la marche d’une jeune femme sur la plage, froisse des feuilles de céleri pour imiter le battement d’ailes d’un papillon. C’est magique et poétique et ça (même si Fahradi a choisi ce métier pour ses protagonistes !), ça ne s’invente pas. C’est-à-dire que Sylvie, de l’autre côté de sa lorgnette, ne peut percevoir qu’une chorégraphie étrange de gens dont elle ignore ce que son oreille ne perçoit pas.
Ce que dit ce film puissant, foisonnant, c’est la complexité des rapports humains, la difficulté qu’il y a à voir les êtres, même si on les regarde. Car tout est dans la façon dont on les regarde, et il est bien difficile de ne pas projeter, échafauder, broder à partir de là. D’où la croyance dans les histoires (et donc dans le cinéma), mais aussi la méfiance vis-à-vis de tout ce qui peut transformer ou faire mentir, détourner ou enlaidir. Histoire Parallèles est un film inépuisable, où l’on peut trouver sans cesse du sens et de la beauté.

Par Isabelle Danel.