

À l’annonce de son décès, le 16 septembre dernier, l’unanimité se fit instantanément autour du beau souvenir que cet acteur-réalisateur laissait. Devant la caméra, pendant trois décennies, il nous a offert une douzaine de films remarquables, qui avaient émerveillé des millions de spectateurs de par le monde, Butch Cassidy et le Kid (George Roy Hill, 1969), sept films avec Sydney Pollack dont Jeremiah Johnson (1972), Nos plus belles années (1973) et Out of Africa (1985), plusieurs qu’il avait consacrés à sa foi en la démocratie américaine, cette dernière soudain mise en péril comme dans Votez McKay (Michael Ritchie, 1972), Les Trois Jours du Condor (Pollack, 1975) et Les Hommes du président (Alan J. Pakula, 1976). Derrière la caméra, après son premier opus, Des gens comme les autres (1980), un drame familial d’une grande intensité émotionnelle qui lui valut l’Oscar du meilleur réalisateur, Redford tourna neuf autres films, dont certains reprenaient, avec plus d’ampleur, ses thèmes de prédilection : sa défense des minorités ethniques, comme les Américano-Mexicains dans Milagro (1988), la liberté individuelle ou collective malmenée par certains groupes d’intérêts économiques (Quiz Show, 1994) ou politiques (Lions et Agneaux, 2007) et surtout son engagement pour la protection de la nature, signifiée par l’admiration qu’il lui a toujours portée, comme tout au long de Et au milieu coule une rivière (1992) et L’homme qui murmurait à l’oreille des chevaux (1998). Des films réalisés de main de maître, où il alternait le style fonctionnel classique, avec ses plans larges et ses vastes mouvements de caméra sur les eaux de la Blackfoot River de Et au milieu coule une rivière, et des audaces européennes, comme sa fragmentation du récit au moyen de flash-back mentaux, montés « cut » dans Des gens comme les autres.
Autre souvenir immédiat qu’il nous laisse, son jeu très distancié, peu expressif, mais constamment pénétrant. À ses débuts, après son passage à la très conventionnelle American Academy of Dramatic Arts de New York en 1959, puis sur les planches et à la télévision, Redford connut deux premiers succès cinématographiques. L’un, en 1965, dans un petit rôle du Daisy Clover de Robert Mulligan, qui lui valut le Golden Globe de la révélation masculine de l’année ; l’autre, en 1966, dans l’un des deux rôles principaux de l’adaptation pour le grand écran de la pièce de Neil Simon, Pieds nus dans le parc (Gene Saks), qu’il avait déjà joué sur la scène en 1963-64. Catalogué sur le champ comme un nouveau « All American Boy » urbain, blond (en fait, légèrement roux) aux yeux bleus et à la mâchoire bien carrée, l’acteur rejeta cette image conventionnelle et refusa par la suite les rôles importants qu’on lui proposait, comme dans Le Lauréat (Mike Nichols, 1967). Il opta plutôt pour un western progressiste, pro-Indien et démystificateur, Willie Boy, adapté du roman de Harry Lawton et réalisé par une ancienne victime du maccarthysme, Abraham Polonsky, en 1969. Choix courageux et annonciateur de sa future carrière d’acteur-réalisateur « liberal« , gagné aux grandes causes soutenues par le parti démocrate depuis l’ère de Franklin Delano Roosevelt. Un rôle de shérif-adjoint confronté aux dommages collatéraux que peut engendrer la défense acharnée des idéaux démocratiques. Un succès principalement critique, mais qui lui permit de se retrouver, cette même année, aux côtés de Paul Newman dans Butch Cassidy et le Kid et d’être propulsé au sommet du box-office pour les trente ans à venir. Deux rôles où il affichait un art d’exprimer des réactions simples ou complexes à partir d’attitudes et de regards minimalistes, qui requéraient une attention renforcée du public. Ainsi le processus de projection-identification du spectateur avec l’acteur à travers ses personnages s’en trouvait-il amplifié. Phénomène qu’avaient déjà engendré en leur temps des interprètes comme Gary Cooper, Spencer Tracy, Alan Ladd ou Robert Mitchum.
Un succès personnel dont il sut faire profiter autrui. Ayant découvert les charmes du Zion National Park dans le sud de l’Utah lors du tournage de Jeremiah Johnson, Redford fit l’acquisition d’un terrain sur le flanc est du Mount Timpanogos au nord-est de Provo dans ce même État. Lieu qu’il rebaptisa Sundance en hommage aussi bien au film de Pollack qu’à sa première épouse, originaire de l’Utah. En 1981, il y fonda le Sundance Institute, afin d’y développer les possibilités de produire et de promouvoir le cinéma indépendant aux États-Unis, puis, quatre ans plus tard, le Sundance Film Festival, qui connut un essor international et lança les frères Coen, Jim Jarmusch, Steven Soderbergh….À quoi s’ajouta, en 1996, la création de la Sundance Channel, chaîne de télévision dédiée à la diffusion des films indépendants, américains et étrangers, ainsi qu’à des documentaires sur l’écologie, le cinéma ou les arts en général. Un sens du partage et de la communication qui lui permit de se joindre également à de nombreux mouvements en faveur des droits civiques, de ceux des LGBT, du Political Action Committee of the Directors Guild of America et de la défense de l’environnement.
À ce dernier sujet, avant de créer sa propre compagnie de production sous le nom très approprié de Wildwood Enterprises en 1987, Redford avait tenu, en 1976, à publier un livre, rédigé par ses soins et accompagné de nombreuses photographies, signées Jonathan Blair, The Outlaw Trail : A Journey Through Time (La Piste des hors-la-loi, Librairie des Champs-Élysées, 1978). Une piste couvrant un vaste espace du Canada au Mexique, arpentée, de 1870 à 1910, par les grandes figures du Far West, les Jesse James, Butch Cassidy, Calamity Jane et autres Wyatt Earp, Bat Masterson, que l’acteur, en la compagnie de huit autres personnes, avait décidé, en octobre 1975, de visiter dans les moindres détails, tenant ainsi à préserver non seulement la mémoire, mais surtout la magnificence des lieux. Une réaction, une attitude, un engagement qui, à lui seul, signifie la quintessence de cet être modeste, ce simple honnête homme, discret dans sa réussite made in America, principalement soucieux de dénoncer toute forme d’aliénation par une quelconque fausse valeur. « On a laissé des trésors du passé pourrir et disparaître dans les ravins abandonnés par des rivières asséchées ou déroutées à des fins industrielles ou d’irrigation (..) Peut-être (..) que, dans notre « ruée vers le futur » – ce besoin de grandir, de se développer à n’importe quel prix – nous avons perdu quelque chose. Quelque élément vital, fait d’enthousiasme et de goût romanesque pour l’aventure », se demandait-il dans la préface de ce bel ouvrage. Une question lucide, posée également par plusieurs de ses meilleurs films, et à laquelle il nous incombe de répondre positivement, si l’on veut rester fidèle à l’admiration que nous lui avons portée.
