
Avec ce quatrième film en tant que réalisatrice, Géraldine Nakache parvient à mettre l’indicible en mots et en images. Elle filme avec une précision vertigineuse ce qui, sous couvert d’amour, devient une prise d’otage d’un être, d’une famille, d’un système tout entier où l’empathie est retournée contre soi et transformée en arme de destruction massive.
La réalisatrice Géraldine Nakache nous a déjà prouvé l’acuité de son regard sur la complexité des rapports humains. De Tout ce qui brille (2010) à J’irai où tu iras (2019), il a toujours été question, derrière la comédie, de liens, d’appartenance, de loyauté, de la place que l’on occupe dans la vie des autres et du regard qu’ils et elles posent sur nous. Pour son quatrième long-métrage derrière la caméra, elle change radicalement de registre sans tout à fait changer de sujet.
Si tu penses bien est avant tout un film sur le regard, justement. Sur les regards. Sur ce que l’on voit. Ce que l’on refuse de voir. D’admettre. D’accepter. Sur ce que voit la personne qui aime (et se croit aimée), et ce que voit le monde extérieur. Et sur ce moment terrifiant où l’on ne sait plus faire confiance à son propre regard.
Gil (Monia Chokri) est solaire, entourée, bien dans sa peau. Elle tombe amoureuse de Jacques (Niels Schneider). On la comprend : il est brillant, attentionné, charmant, irrésistible. D’une moralité apparemment inquestionnable. D’une sincérité folle. La prouesse de Géraldine Nakache consiste à filmer, sur six années, la lente exsanguination personnelle et professionnelle de cette femme par l’homme qu’elle aime, cet homme bien sous tous rapports vu de l’extérieur, et à faire de nous les témoins impuissants, les complices silencieux et silenciés d’un amour qui n’en est pas un.
Le contrôle coercitif est imposé ici grâce une arme redoutable : les mots. Comment trouver les mots justes pour expliquer ce qui se passe réellement quand leur sens vous échappe ? Le scénario, coécrit par Géraldine Nakache et le cinéaste belge David Lambert, excelle dans cette contamination progressive du langage et expose avec finesse le mécanisme DARVO qui fait du doute une véritable méthode de gouvernement intime. DARVO, acronyme de “Deny, Attack, Reverse Victim and Offender”, soit “nier, attaquer, inverser victime et responsible” en français, est une stratégie rhétorique d’abus psychologique et émotionnel couramment employée dans la sphère privée parfois de manière inconsciente, et politique, dans le but de destabiliser. Définie et explorée par la psychologue américaine Jennifer Joy Freyd dès 1997, elle a largement été validée depuis.
« Pour qui tu te prends ? » Tout est peut-être là. La conversation vient de changer de sujet. Il ne s’agit plus de ce que Jacques a fait, mais de ce que Gil serait pour avoir osé le lui reprocher. Une petite phrase suffit à déplacer le sol sous ses pieds : une certitude devient interrogation, une limite légitime devient prétention, la résistance devient faute. Et le doute fait le reste.
Le directeur de la photographie belge Sylvestre Vannoorenberghe (La Nuit se traîne, 2025) inscrit quant à lui le travail de Géraldine Nakache dans les corps et dans l’espace. Plans rapprochés d’une puissance parfois suffocante, profondeur de champ réduite, flous utilisés à dessein, variations du chaud au froid : le cadre accompagne les cheminements inexorables des personnages. Le montage de Juliette Welfling, cinq fois césarisée, structure les allers-retours temporels et, ainsi, le processus même de la prise de conscience des personnages, à mesure que le monde se rétrécit autour de Gil.
Pour incarner Gil, Géraldine Nakache a fait appel à Monia Chokri, comédienne mais aussi formidable réalisatrice (La Femme de mon frère en 2019, Simple comme Sylvain en 2023, notamment). Elle la filme au plus près, à fleur de peau, démaquillée, à nu, ouverte au monde et à l’autre, prompte à refuser d’admettre ce qu’elle sait déjà, et à accorder le bénéfice du doute. Son empathie humaine et amoureuse est d’abord exploitée, puis progressivement utilisée contre elle. Elle plie et ne dit rien. Par amour, d’abord, pour préserver la paix ensuite, puis, vidée d’elle-même, par honte. Elle ne dit rien parce qu’il est trop tard, parce qu’elle n’en a plus la force.
Niels Schneider réalise une performance glaçante : incarner un homme toxique et violent tout en demeurant vulnérable et attachant. Seize ans après avoir partagé avec Monia Chokri Les Amours imaginaires de Xavier Dolan (2010), et après avoir joué sous sa direction dans La Femme de mon frère, l’acteur bénéficie d’une familiarité cinématographique que Géraldine Nakache parvient à retourner, avec une précision chirurgicale, pour mieux servir son récit. La famille, le couple, la religion, la loyauté, la morale deviennent progressivement les instruments mêmes de son contrôle.
Jacques est crédible. Sa force est de parvenir à imposer sa version du réel et de la morale. La question de la judéité, qui traverse le film en filigrane, est bien plus qu’un simple marqueur identitaire : elle devient l’un des territoires où se négocient l’appartenance, la transmission, la culpabilité, le respect de l’autre et les limites de ce que l’on accepte au nom de l’amour.
Autour du couple, la réalisatrice dresse des portraits et des situations saisissants de justesse, toujours sur le fil. Clémentine Célarié, surtout, bouleverse en mère aimante, constamment tiraillée entre sa joie naturelle, son optimisme, ses doutes et sa terreur grandissante.
Quand l’aveuglement s’estompe enfin, quand Gil parvient à y voir clair, sa propre voix est devenue presque inaudible. Pour les autres, mais d’abord pour elle-même. Le grand art de la manipulation s’exerce peut-être exactement là : ne pas seulement faire taire sa victime, mais lui apprendre à ne plus croire ce qu’elle voit, entend, ressent, et à ne plus savoir qui elle est. Jusqu’à lui faire confondre son instinct avec de la paranoïa, sa résistance avec de l’égoïsme. Et sa soumission avec une preuve d’amour.
