

Deux orphelins rohingyas entament un voyage périlleux du Bangladesh à la Malaisie. Avec la force d’un documentaire, cette fiction raconte les violences de toutes les migrations et touche au cœur.
Ils jouent à cache-cache, à 1, 2, 3, soleil ! : ils sont joyeux et si petits. Pendant que leur grand-père et leur tante préparent le voyage qui les attend, Shafi, quatre ans, et sa grande sœur Somira sont encore à l’âge de l’insouciance. Plus pour très longtemps. En camion, puis en bateau et de nouveau en camion, et enfin à pied, bientôt isolés de ceux qui les accompagnaient, ils partent pour un ailleurs inconnu, la maison de leur oncle, qu’ils ne connaissent pas. Tout ce qu’ils savent, c’est qu’un gigantesque manguier ayant résisté au temps et même au feu y trône, majestueux.
Peuple apatride chassé de Birmanie depuis 1982, les Rohingyas fuient les massacres et errent de pays en pays, tentant, au péril de leur vie, de rejoindre leurs familles éparpillées ; même lointaines, même s’il ne se sont jamais vus. Partant de ce constat, le réalisateur japonais Akio Fujimoto – qui travaille depuis plusieurs années en Asie du Sud-Est et notamment en Birmanie et y a réalisé ses deux premiers films (inédits chez nous) – a décidé d’utiliser le cinéma de fiction pour transmettre cette réalité méconnue (voire taboue) au monde en général et à tous les exilés rohingyas disséminés sur la planète.
La force de ce beau film implacable, illuminé par la pureté immarcescible des deux petits (vraiment frère et sœur dans la vie), le regard bienveillant du réalisateur et celui, minutieux et englobant, caméra à l’épaule, du chef-opérateur Yoshio Kitagawa (Le mal n’existe pas de Ryūsuke Hamaguchi), c’est sa simplicité. Sa capacité à saisir sans fioritures, sans effets tire-larmes, le terrible sort de ce peuple sacrifié. Il re-pose la question qui nous hante depuis des décennies : combien de temps encore laisserons-nous des femmes, des hommes et des enfants risquer leur vie à bord de rafiots, aux mains des passeurs, dans les jungles obscures ?
Avec Les Fleurs du manguier (titre plus poétique et moins clair que l’original, qui veut dire « sans pays »), on est aux côtés de Somira portant sur son dos ce petit frère auquel elle cache sa propre peur, immergés, plongés, malmenés au cœur de ce voyage dont il semble impossible de sortir vivant.
Par Isabelle Danel.
