

De retour d’un long exil à l’étranger, Mathias Vogler, pianiste virtuose, se rend à Lyon, sa ville natale. Il y retrouve Elena, sa prestigieuse formatrice, qui lui demande de se produire dans une série de concerts. Un retour touchant, mais qui le confronte incidemment à un ancien échec amoureux aux conséquences autant inattendues que déroutantes. Un sujet de mélodrame classique, qu’Arnaud Desplechin sublime par une direction d’acteurs époustouflante et une mise en scène comme toujours anticonformiste.
Depuis son premier opus, La Vie des morts (1991), le cinéaste nous a habitués à des prestations d’une justesse de comportement, de regard, de ton très impressionnantes de la plupart de ses interprètes. Deux Pianos en apporte une preuve supplémentaire. Face aux personnages, nous sommes rapidement frappés par la manière tout en retenue qu’a François Civil d’exprimer l’hypersensibilité enfouie du protagoniste. Une caractéristique que son personnage avait longtemps réprimée en s’adonnant alternativement au plaisir de la séduction et à celui de l’exercice modéré de son talent. Une fuite psychique dont il perd le contrôle dès lors qu’il est mis en présence de son mentor à l’exigence pérenne et de celle de son grand amour de jeunesse, qui lui a autrefois préféré son meilleur ami et a mis au monde un petit garçon qui lui ressemble étrangement. L’acteur donne chair à ce combat intérieur au moyen de regards tantôt furtifs, tantôt tendus, la plupart du temps perdus, qui signifient pertinemment sa fêlure intérieure. Nadia Tereszkiewicz, dans le rôle de celle qui, comme souvent dans les films de Desplechin, incarne aussi bien douloureusement que cruellement l’impossibilité pour un couple d’avoir une relation durable, est également parfaite dans un registre difficile, où elle doit signifier une gamme variée de sentiments : la passion folle, l’effondrement, la colère, le renoncement. Charlotte Rampling dans celui de la star du clavier qui, dans un premier temps, est déçue par l’étiolement du jeu de son ancien protégé, puis qui, dans un second, se raccroche à lui, afin de trouver le courage d’effectuer son dernier concert, tout en sachant qu’il entérinera son absence de descendance, autre grande fêlure existentielle du film. Elle nous hypnotise par sa façon de fusiller de ses yeux félins ceux qui ne répondent pas à ses attentes, et plus particulièrement celui dont elle cherche à percer le mystère de l’étrange comportement. Une même qualité de jeu nous est offerte par un habitué du clan Desplechin, Hippolyte Girardot, qui apporte la touche amicale, fraternelle, humoristique de l’agent de Mathias. Quant à Anne Kessler, dans le rôle de la mère enthousiaste et désemparée de Mathias, elle est tout aussi convaincante. C’est désormais un fait acquis : Arnaud Desplechin a le don de savoir extraire la quintessence même de la personnalité de ses acteurs et actrices et de leur permettre de la transférer sur leurs personnages, ce qui fait le lui le meilleur directeur d’acteurs de sa génération.
Mais il est aussi le plus anticonformiste des réalisateurs. Redisons-le, Deux Pianos est un mélo aux situations plutôt conventionnelles, comme Hollywood en a produit des centaines, et qui, ici ou là, présente quelques faiblesses, comme ses deux flash-back inutiles. Mais le film se singularise par le refus systématique des conventions stylistiques qu’affiche son metteur en scène. Comme sa manière de découper ses scènes dialoguées, pour lesquelles il s’interdit le champ-contrechamp traditionnel, ne raccordant pas toujours leur montage dans l’axe des regards, sans pour autant dérouter le spectateur. Le film entier s’articule sur une saisie au vif des déplacements et attitudes des protagonistes, comme s’il s’agissait d’un documentaire. Desplechin explique que ce parti pris de coller à l’action, sans avoir recours au moindre mouvement de caméra, lui était venu instantanément en écoutant son père exprimer son admiration devant les mouvements incessants de caméra dans certains films de Lars von Trier. Ainsi demanda-t-il aussitôt à son directeur de la photographie, Paul Guillaume, de renoncer à l’emploi d’une dolly et même d’utiliser un trépied. La caméra sera donc portée à l’épaule en toutes circonstances. Une manière de faire qui ne pouvait qu’inciter les comédiens à être en parfaite adéquation avec ce dynamisme de la réalisation. Un dynamisme que l’on retrouve dans le montage au tempo constamment entretenu. Une réussite indéniable au niveau formel, mais aussi sur le plan musical, les différents morceaux de musique classique joués présentant une autre dimension que strictement musicale : ils sont autant pour Elena que pour Mathias des refuges, leur permettant d’échapper un court instant à leurs démons intérieurs. Dans ce but, Charlotte Rampling et surtout François Civil ont d’ailleurs tenu à interpréter eux-mêmes certains passages (le Ich ruf zu dir de Bach est entièrement joué par lui). Mélomanes passionnés, cinéphiles soucieux d’exigence formelle, admirateurs d’excellence dans l’art dramatique pourraient partager notre point de vue.
Michel Cieutat
