Le Corset de Louis Clichy

Courbes et lignes droites

Après les productions de Pixar et les deux Astérix coréalisés avec Alexandre Astier, Louis Clichy signe avec Le Corset un premier long-métrage d’une tout autre facture, plus intime et artisanal. Inspiré de son enfance en Beauce, ce récit suit Christophe, un garçon contraint de porter un corset, et dessine un portrait sensible de la vie à la ferme, entre filiation et émancipation.

Le Corset s’ouvre sur une séance de photo de classe. Les enfants défilent sous l’œil du photographe et dévoilent tour à tour un détail singulier : un regard blasé, la bave au coin de la bouche, le sourire aux dents manquantes… Puis vient le tour de Christophe, onze ans, incapable de garder la tête droite. On a beau l’aider à se tenir normalement, il penche. Le titre du film a déjà annoncé ce qui l’attend et le garçon n’y coupe pas, le voilà bientôt affublé d’un corset qui lui remonte du bas du dos jusqu’à la mâchoire. Avec cette armature tout en ferraille, crochets et autres lanières, plus aucun risque, Christophe va enfin pouvoir filer droit. Sauf que « filer droit » résonne comme une injonction contradictoire quand on est fils d’agriculteur et qu’un corset vous empêche d’emprunter la voie du père et de l’aider dans son travail.

Louis Clichy ancre son film dans le territoire où il a grandi. Et dans le palmarès des régions de France qu’on voit peu représentées à l’écran, la Beauce a de quoi se frayer une belle place. Avec des milliers d’hectares de champs à perte de vue, c’est une terre agricole sans relief, hormis les innombrables pylônes électriques qui quadrillent ce paysage des plus horizontaux. À hauteur d’enfant, les décors réalisés à l’aquarelle sont sans doute plus lumineux et colorés que la réalité, pourtant Le Corset n’édulcore pas le contexte social de ce territoire. En cette fin des années 1980, la famille de Christophe vit une période de bouleversement. D’une ferme polyvalente, qui mêle cultures et élevage, elle passe à une exploitation orientée vers plus de productivité, tentant tant bien que mal de rivaliser avec des exploitations agricoles gigantesques autour d’elle.

Paradoxalement, ce corset va devenir l’occasion pour Christophe de dériver de sa trajectoire. Moins présent à la ferme, il se met à la natation et y rencontre Clara, une adolescente plus âgée, auprès de qui il grandit, un peu plus vite que les autres. Mais c’est aussi la découverte de l’orgue, qu’il se met à apprendre et qui va permettre l’émancipation familiale. Avec ces imposants tuyaux gris et ses pédales un peu trop loin des pieds, l’instrument rappelle le tracteur familial qu’il a essayé de conduire. Par l’animation et la création de motifs visuels, Louis Clichy tisse des rapprochements et des associations qui enrichissent le récit : l’orgue, comme le tracteur, est un instrument qu’on apprivoise avec tout son corps. La musique devient ainsi une manière de réparer un trauma originel.

Une des belles trouvailles du film tient à sa manière d’aborder la filiation. La mère de Christophe est plutôt aimante, tandis que son père, rustre et taiseux, dit rarement ce qu’il ressent. Chez lui, l’amour passe moins par les mots que par les gestes, et le film observe avec délicatesse cette transmission au masculin. Au générique, on découvre que la voix de Christophe est celle de Gary Clichy, fils du cinéaste. Le geste résonne avec le film : en écho à cette relation pudique, parfois empêchée, Louis Clichy noue avec son propre fils un lien par la parole, en lui confiant la voix de son enfance. Une manière encore pour Le Corset de déplacer les lignes et de rappeler qu’aucune trajectoire n’est tout à fait droite.