

Et donc j’avais bon. Si, sur la robe de Demi Moore, j’avais bon. Elle était verte !
Sur les marches, on avait vu passer les équipes de L’Aventure rêvée, Notre salut, Soudain, Minotaure, Coward, Fjord, Fatherland et La bola negra… Ne restait plus qu’à trouver l’ordre artistique dans lequel le jury avait agencé tous ces films.
« Voici donc le temps des Palmes », a déclaré la maîtresse de cérémonie Eye Haïdara, après un discours impeccable évoquant, sur le bruit du monde, les guerres présentes et passées, « toutes les façons de ne pas se taire », et les deux passions françaises « pour le cinéma et pour les débats enflammés. » Il y eut quelques flottements dans cette fête de clôture, c’était un peu fouillis : l’émotion, la fatigue, le besoin de rendre l’antenne à un moment donné (discours très longs de toutes et tous, remettants comme récipiendaires, mais il y avait du sens, du fond, de la politique) . Quelques moments de solitude sur scène, où on se disait que certaines dames devaient regretter d’avoir cédé aux propositions de leur styliste ou de leur coiffeuse personnelles. Un accroche-cœur très très présent, une mèche obstinément facétieuse… Et, Demi, la robe verte, d’accord, mais cette grooooooosse étole bleu ciel façon couette, tu es sûre ?
Une fois le jury annoncé et installé sur la scène : Stellan Skarsgard, Laura Wandel, Paul Laverty, Ruth Nega, Isaac de Bankolé, Chloé Zhao, Diego Cespedes, Demi Moore, son président Park Chan-wook a évoqué « des films disparates vus avec des personnalités disparates du jury », qui ont mené à des « doubles strates, qui (lui) ont convenu » et qui ont manifestement généré des débats intenses. Dont nous ne saurons rien. Et la conférence de presse du jury qui a suivi, à part une entente cordiale de toute cette petite troupe, n’a rien révélé de probant. Mais on sait gré à Chloé Zhao d’avoir souligné l’humanité et la tendresse des relations montrées dans plusieurs films, et l’émotion ressentie. Et à Paul Laverty d’avoir rappelé l’importance de la presse et des critiques de cinéma.
Isabelle Huppert a remis – en son absence, car une blessure au genou l’empêcha de rejoindre la Croisette – la Palme d’or d’honneur à Barbra Streisand, qui allie « la pensée du spectacle, l’intelligence et la grâce populaire. » L’actrice française a longuement évoqué toutes les facettes de la comédienne américaine – « J’aime vos mains ! » – et appuyé sur son côté politique « au sens le plus large du mot, et donc le seul qui vaille ici. »
Et politique, cette cérémonie de clôture le fut. Ô combien !
Parmi les personnalités venues tendre les prix à leurs pairs, Geena Davis (qui trône aux côtés de Susan Sarandon sur l’affiche Thelma et Louise au fronton du Palais des Festivals et un peu partout dans la ville, le pays et le monde) a rappelé que tout le monde pensait en 1991 que le film de Ridley Scott allait tout changer pour les femmes dans le cinéma : « Le progrès est lent, image par image, visage par visage, voix par voix ». Xavier Dolan a cité quelques vers du poète palestinien Mahmoud Darwich. La réalisatrice libanaise, Nadine Labaki, s’est interrogée face à son pays à feu et à sang : « Comment célébrer la vie, alors que la mort nous entoure ? ».
Quant aux récipiendaires, ils ont tous prodigué des paroles engagées, sensibles, humaines. Prix du scénario pour Notre salut (chronique #J10), très impressionnant film aux couleurs d’époque sur un collaborationniste pendant la Première Guerre mondiale, le Belge Emmanuel Marre a, en guise de préliminaires, déclaré qu’il ne maîtrisait pas les mots. Pour immédiatement prouver le contraire, célébrer le collectif, puis conclure sur « la violence, le besoin de dominer, le besoin de se rassurer en dominant l’autre » qui mène les « petits chefs, les patrons qui ne savent pas aimer, partager, regarder l’autre comme un être humain, et excluent, bombardent, génocident. »
Récompensés ensemble pour Coward (chronique # J11), les deux fabuleux interprètes principaux du beau film de Lukas Dhont sur deux jeunes soldats tombant amoureux en pleine guerre 1914-18, Valentin Campagne et Emmanuel Macchia – très émus et bouleversants – ont délivré, l’un, un discours de chien fou, l’autre un espoir que ce film « permette à des jeunes hommes, des jeunes filles, des jeunes personnes de s’aimer eux-mêmes et s’accepter comme ils sont. » Le bonheur des deux interprètes féminines de Soudain de Ryusuke Hamaguchi (chronique # J5), Virginie Efira et Tao Okamoto, faisait également plaisir à voir, comme la continuité du lien amical qui les unit dans le film et semble si fort, si entier.
Quand le double prix de la mise en scène a été annoncé comme « ex aequo », il y a eu un grand débordement, car les premiers noms révélés étaient ceux de Javier Ambrossi et Javier Calvo, réalisateurs de La bola negra (chronique # J11), aussi indissociables derrière la caméra que les actrices et acteurs précités devant. Le deuxième prix de la mise en scène ex aequo, à peine audible dans le fracas de leur joie et des applaudissements de la salle, est allé à Pawel Pawlikowski pour Fatherland (chronique # J4), qu’on voyait bien plus haut au Palmarès. À la place du Grand Prix à Andreï Zviaguintsev pour Minotaure (Chronique #J9), par exemple… Mais ce dernier a profité de la caisse de résonance qu’est le Festival de Cannes pour, en son nom propre, penser à la guerre en Ukraine et aux « millions de gens de part et d’autre de la ligne de contact » et interpeller Vladimir Poutine en réclamant que « cessent les massacres sans fin et les carnages. »
Et puis, soudain, il n’en resta qu’un pour la Palme d’or : Cristian Mungiu et son très complexe et très enthousiasmant Fjord (chronique #J8). Ce qui fait de lui l’un des membres du club très sélect des doubles palmés : il l’a reçue en 2007 pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours. Monté sur scène et gratifiant d’un baise-main Tilda Swinton, qui le lui rendit illico (Tildaaaa, on t’aime !), il s’est dit « pas très fier de ce que nous laissons à nos enfants » et a égrené de très belles choses sur la compréhension, le vivre-ensemble et l’écoute, alors qu’il avait été déjà très disert en recevant dans l’après-midi le Prix de la Citoyenneté, le Prix œcuménique et le Prix FIPRESCI. « Ce prix (me rend heureux, mais il faudra attendre vingt ans pour savoir quels ont été les meilleurs films. (…) Les sociétés aujourd’hui sont fracturées, radicalisées, et ce film est aussi un engagement contre toute forme d’intégrisme. Il ne faut pas seulement parler de tolérance, d’inclusion, d’empathie, il faut les appliquer ». La photo de famille fit crépiter les flashes. Le Festival de Cannes a agi sur eux, sur nous, comme un (giro)phare dans la nuit. La tribune qui énerve Bolloré dépassait les quatre mille signataires avant-hier. La vie et le cinéma continuent.
