Pédale rurale d'Antoine Vazquez

Nos âmes en plein air

Le film s’ouvre sur un corps qui peine. Benoît, torse nu, travaille sa terre sous le soleil du Périgord. Il a construit son paradis à force de bras, à l’abri des regards – et c’est par ce geste fondateur qu’Antoine Vazquez choisit de nous le présenter : un homme cultivant son jardin pour y faire pousser sa liberté.

Plus tard viendra l’eau. Plus tard viendra ce plan magnétique d’un corps nu glissant sous la transparence de la rivière, et l’on pense alors au Portrait of an Artist de David Hockney – mais ici le second personnage du tableau, c’est la caméra, c’est nous. La nature, chez Vazquez, n’est jamais un décor. Elle est le lieu d’une réconciliation possible entre ce que l’on est et ce que l’on a longtemps appelé « contre-nature ».

Benoît a choisi de rester là où il a grandi, là où le contrôle social guette la moindre faille. Il a fait le choix inverse de tant d’autres : plutôt que fuir vers l’anonymat des villes, la « pédale » est revenue à la campagne. Et il danse seul derrière sa baie vitrée, comme un derviche tourneur avec une jupe dorée, pour une transe n’appelant aucun dieu. Il connaît les plantes et chante dans la forêt – quatre fois par semaine, comme une prière païenne.

Pédale rurale – le titre claque comme une revendication et un héritage douloureux. Le film prolonge ce que Les Invisibles de Sébastien Lifshitz captait ailleurs : des vies qui s’inventent hors des radars. Il porte aussi en lui cette conscience venue avec En finir avec Eddy Bellegueule d’Édouard Louis – ce livre qui, pour toute une génération, a dit pour la première fois qu’on pouvait être pédé et venir des champs, que la campagne n’était pas qu’un lieu à fuir, mais aussi un récit à conquérir. Benoît, pourtant, résiste aux mots. « Queer », trop politique, lui semble une étiquette de plus. Cette fatigue des catégories dit une vérité : la souffrance d’adolescent laisse en nous des traces que les débats sémantiques n’effaceront pas.
Car l’homophobie n’est jamais loin. Elle affleure dans les silences des élus qui s’interrogent sur la « tranquillité des gens » face au projet de la première Pride du Périgord vert. Elle explose quand, la veille de l’événement, le groupe est vandalisé : drapeaux arrachés, camion saboté. La leçon est limpide : on peut exister tant qu’on reste chez soi. La visibilité se paie. Et à nouveau, c’est la double peine : la victime agressée s’interroge sur ce qui, en elle, provoque tant de haine.

Le réalisateur se raconte en creux, dans sa double casquette de documentariste et d’organisateur de la Pride. Leurs cheminements distincts, bien que liés par la même nature, deviennent la matière secrète du film. Vazquez, qui a fui la campagne, contemple chez Benoît cette construction solitaire, lui qui a cherché dans le collectif l’esprit d’appartenance à une communauté.

Pédale rurale d'Antoine Vazquez - Copyright : Survivance

La séquence où Benoît et son ami apparaissent nus dans la campagne dit tout cela sans rien montrer : la tendresse au grand air, une sensualité qui n’a plus à se cacher.
Mais une question demeure. Cette liberté d’être enfin soi-même, les bras écartés sur un vélo comme un « volant » échappé du monde, est-elle conquête ou retrait ? Benoît danse à l’écart, cultive son paradis hors de la cité. Vivre sa vérité, est-ce s’exclure de ceux qui nous excluent ? Jusqu’où ? Car la campagne est aussi un luxe. Celui d’un pays riche, pour une génération qui peut ne pas choisir entre la ville et certains devoirs. Il s’agit peut-être là d’une des limites à la jeunesse : une quête d’individualité dans l’ignorance de la vie qui l’attend. On cherche ses pairs, son entre-soi – et c’est déjà immense. Mais le collectif n’est pas que cela. Il y a ce qu’on ignore à trente ans : la cruauté qui suit, l’extrême, la vieillesse, la solitude véritable, peut-être la maladie, et même la guerre, déjà à nos portes. Le collectif identitaire, si précieux pour se réparer, porte sa propre frontière : il laisse dehors le reste du monde, dont il aura pourtant besoin quand la vie frappera tout aussi fort que l’homophobie. L’option de Benoît est-elle celle d’un authentique paradis, d’un acte politique ou l’élégante sculpture d’une génération paumée – celle de Laurent dans le vent -, miroir de notre époque, capable de transformer en philosophie ce qui est aussi un privilège : celui de ne plus demander la permission d’exister, quitte à ne plus demander ce que le monde attend de nous ?

Sortira-t-on un jour de cette grammaire ? Le film a le mérite de poser la question sans y répondre. La nature, chez Vazquez, n’est pas une consolation. Elle est un territoire à habiter pour que nos âmes trouvent l’air dont elles ont besoin. Mais l’air pur, parfois, est aussi celui qui manque aux autres. Et l’on voudrait pour Benoît que l’Eden qu’il cultive ne l’empêche pas de voir, quand viendra le temps, la main tendue de ceux qui ne lui ressemblent pas.

Olivier Bombarda