L'Œuvre invisible

Le cinéma dans l'existence

Qui était Alexandre Trannoy dont aucun film n’a jamais été achevé ? Avec la projection dans la vie rêvée de ce cinéaste, Avril Tembouret et Vladimir Rodionov travaillent la preuve ontologique de l’existence du cinéma.

 

Alexandre Trannoy est un fantôme du cinéma. Et aussi une figure donquichottesque, et sans doute aussi, beckettienne. Il a fait tourner les moulins à vent du cinéma jusqu’à l’absurde, les bobines vides, comme s’il avait attendu sans fin un film impossible. Il est mort en 1980 sans nom déposé à la postérité. Aucune trace tangible de son œuvre n’existe dans les archives ou cinémathèques : aucun métrage fini, ou conservé.

Que faire de cette absence, de ce vide, de cet effacement ? Un documentaire, et le voici : L’Œuvre invisible. Ah, quel paradoxe, ce titre ! Ah quel beau projet de cinéma, que celui d’Avril Tembouret et Vladimir Rodionov ! Il leur aura fallu quinze ans pour le réaliser.

Les deux cinéastes renvoient à un empirisme comme spontané : Trannoy l’inconnu, l’invisible, l’introuvé, existe là, devant nous, tout simplement, par la révélation du cinéma qui donne à voir ce que l’on ne voit pas. Comme il est dans la nature de la projection de mettre au monde un film, L’Œuvre invisible met au monde Trannoy, son monde cinématographique reconstitué comme par procuration. C’est l’absence qui fait signe, se mue en substance, et devient présente – c’en est fascinant.

L'Œuvre invisible de Avril Tembouret et Vladimir Rodionov. Copyright Delastre Films - Les Productions de l'aventure - 2025.

On songe au philosophe américain Stanley Cavell, La Projection du monde (The World Viewed, 1971) : le cinéma, explique Cavell, nous montre un monde qui a bel et bien existé devant la caméra, mais dont nous sommes absents, séparés, dans l’impossibilité d’y intervenir. Un monde qui se passe de notre présence. C’est exactement ce que creusent Tembouret et Rodionov : les projets de Trannoy ont existé, son désir de cinéma était réel, mais nous en sommes irrémédiablement absents. Nous voilà face à l’apparition d’une œuvre sans preuve, sans traces ou presque, face au dévoilement d’un auteur dissimulé, le romanesque personnage qu’est Alexandre Trannoy, comme surgi d’un néant, opaque et clos. Trannoy ou le récit de la vulnérabilité essentielle de l’expérience humaine, dont la vie est reconstituée ici par des fragments de cinéma.

De Trannoy, il n’y a donc rien. Ou pas grand-chose : photos, bribes, traces. Aucun film fini, juste une œuvre fantôme révélée par la mémoire orale de ceux qui l’ont connu. Tembouret et Rodionov ont collecté les témoignages de Claude Lelouch, Edouard Baer, Anouk Aimée, Jacques Perrin, Jean-Claude Carrière, et surtout, Jean Rochefort, vieil ami du spectral cinéaste dont la voix gourmande et les mines sont assez irrésistibles, tout comme son regard qui frise avec délectation. Comme si la parole avait une fonction performative, ce qu’ils confient au fil du documentaire reconstruit les projets cinématographiques de Trannoy qui ne sont pas advenus. Alors prennent vie, à leurs mots, des projections mentales dans nos têtes ; le vide d’images est comblé. Et se renforce par ce récit, de manière inattendue, notre croyance en le cinéma, la présence-absence des histoires et des personnes ou personnages que nous regardons.

Non, L’Œuvre invisible n’est pas un portrait d’anecdotes biographiques ; c’est une pensée de ce qui fonde l’essence et l’existence du cinéma. Sous sa forme amusante, zigzagante, mosaïque, de journal d’un jeu de pistes habilement narré par Avril Tembouret, beau conteur, cet objet filmique ouvre une vertigineuse réflexion ontologique sur le cinéma. Est-ce l’achèvement qui définit le cinéma ? Le cinéma existe-t-il seulement lorsqu’il est projeté et visible ? Ou bien réside-t-il dans l’intention, le processus, le désir, l’imaginaire, ramassés dans la création ?

Tembouret et Rodionov sont peut-être comme des Messieurs Jourdain qui feraient de la prose sur le cinéma sans le savoir au travers de Trannoy. Deux philosophes aussi cachés que leur sujet, qui refusent une définition essentialiste étroite du cinéma, pour explorer ses modes d’existence multiples. Ils nous renvoient à Edgar Morin, à son essai de 1956, sur Le Cinéma ou l’homme imaginaire.

Edgar Morin voit le cinéma comme une « machine à rêves » qui mêle indissociablement réel et imaginaire, révélant « l’homme imaginaire » en nous : cette part de projection psychique, affective et collective qui double le réel. Trannoy est l’incarnation vivante (et tragique) de cet « homme imaginaire » : il vit uniquement dans le projet, dans le désir de cinéma non accompli, pur de tout achèvement. L’homme imaginaire à l’état absolu, non corrigé par l’œuvre finie. C’est peut-être cela « faire du cinéma » et « exister » dans le monde des images.

 

Jo Fishley