Etty

Hier, aujourd’hui et demain

D’après les carnets et lettres de Etty Hillesum (1914-1943), étudiante juive qui périt à Auschwitz, Hagai Levi, ce génie, nous offre la série de l’année. Politique, humaniste et atemporelle. À voir sur grand écran avant diffusion sur le petit. Courez-y !

C’est une série qui trouve en toute justice son chemin sur le grand écran : un chef-d’œuvre, signé Hagai Levi (The Affair, Scenes of a marriage d’après Ingmar Bergman et Be Tipul, qui donna En Analyse et En Thérapie), que le cinéma s’offre et nous offre en deux parties, avant la diffusion plateforme et TV sur Arte.
À Amsterdam, dans un temps incertain, Etty, jeune étudiante exaltée, sûre de devenir la prochaine grande écrivaine néerlandaise, rencontre le psychologue et chirologue Julius Spier, immigré d’Allemagne quelques années plus tôt. Elle devient sa patiente, son élève, son assistante et son amante…

Les vêtements et décors ont beau être intemporels, et le personnage d’une modernité impressionnante, une chape de plomb pèse sur chaque image à mesure que le temps passe : officiers en uniformes noirs de plus en plus nombreux, présence de camions vert de gris, rondes d’hélicoptères au bruit entêtant, ordres indistincts vociférés à travers des haut-parleurs, pancartes portant les mots « Interdit aux juifs » se multipliant…

En transposant dans le format sériel les journaux intimes et la correspondance de Etty Hillesum, écrivaine juive morte à Auschwitz (1914-1943), Hagai Levi (ici à la fois showrunner et réalisateur) signe un superbe portrait de femme. Se débarrassant d’une reconstitution qui aurait dangereusement empesé l’ensemble, le réalisateur évoque magistralement tous les périls réactionnaires d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Et fait œuvre universelle. Dès le début de la série, une scène de manifestation pro-immigration est interrompue et se transforme en bagarre, mais lorsque le professeur de littérature slave d’Etty lui confie avoir été renvoyé et puis qu’elle découvre qu’il s’est tiré une balle dans la tête, le contexte de l’occupation nazie aux Pays-Bas est plus que clair. Nous sommes en 1941 et tout va aller de mal en pis.

Retraçant le parcours de cette jeune femme, qui s’ouvre au monde au fur et à mesure que celui-ci s’assombrit, qui découvre la bienveillance en des temps troublés de haine et de repli sur soi, il fait aussi résonner des sentiments de paix inattendus, mais si bons à entendre (et nécessaires à appliquer). Voir cette série aujourd’hui, alors que de terribles guerres font rage, et notamment les incessantes frappes israéliennes sur Gaza en réponse aux attaques du 7 octobre 2023, est plus que remuant. À un ami qui conspue les nazis, elle répond : « Ce ne sont pas des monstres et c’est bien le problème : ce sont des êtres humains. »

Copyright Anne Wilk, Mark de Blok, Rein

Etty Hillesum, dont les carnets ont été édités tardivement, en 1985, sous le titre « Une vie bouleversée : journal 1941-1943 », est parfois présentée comme une mystique, dont le rapport à Dieu semble relié au christianisme, alors qu’elle était juive, non pratiquante, progressiste et évoluant dans des milieux de gauche. Etty Hillesum se rendit d’elle-même au camp de regroupement et de transit de Westerbork pour aider ses frères et sœurs déportés à survivre. Elle fut assassinée, comme ses parents et ses deux frères au camp d’Auschwitz. On sent ici l’évolution unique et fascinante d’une femme qui « se rend » au sens le plus large et le plus noble du terme. Elle n’ignore pas la souffrance, mais l’intègre à la vie et l’accepte : « Chaque chose que je perds est une chose de moins à perdre ». Elle lâche prise, oublie ses besoins propres, quitte sa petite personne pour aimer de tout son être, de toute son âme, un homme d’abord, et, à travers lui ou au-delà, l’humanité entière… Plus que Dieu, c’est le sacré de la vie qui est ici exalté. Elle-même parle d’« instinct » plus que de « foi ».

Julia Windischbauer, jeune actrice et réalisatrice autrichienne, qui s’est jusqu’ici surtout illustrée sur les planches, est de tous les plans. Gracile et puissante, diaphane et opaque, elle traverse le cadre à toute blinde, courant plutôt que marchant, pédalant comme une forcenée sur son vélo. Elle se transforme peu à peu sous nos yeux et devient, sans effet, sans manière, avec juste la force de sa présence qui s’affirme et de sa voix qui affirme, cette incroyable personne. Face à elle, Sebastian Koch (La Vie des autres) en Julius, mentor bien malgré lui, renvoie dans ses regards une intensité qui se démultiplie. Il est rare de voir circuler autant d’amour dans une œuvre sur l’innommable période de la Seconde Guerre mondiale. Et pourtant…

Par Isabelle Danel.