

Après Onoda, 10 000 vies dans la jungle et un Oscar du scénario pour son implication dans Anatomie d’une chute, Arthur Harari poursuit sa filmographie détonante. Avec L’Inconnue, le réalisateur s’engouffre dans une quête existentielle vertigineuse hantée par Léa Seydoux et Niels Schneider comme on ne les a jamais vus.
L’Inconnue pourrait être un film à concept. Un film que l’on peut résumer en deux phrases avec une idée forte : après avoir couché ensemble lors d’une fête, David et Eva se retrouvent chacun dans la peau de l’autre. David, désormais piégé dans un corps qui n’est pas le sien, se met à la recherche de cette personne dont il ne connaît rien. Avec un pitch similaire, un cinéaste comme Quentin Dupieux pourrait signer une comédie de moins d’une heure vingt et s’amuser de l’absurdité de cette situation. Arthur Harari, lui, prend son temps et son sujet à bras le corps, et explore les possibilités infinies qui découlent de ce body swap. Si l’on pouvait s’attendre à quelques débordements fantastiques, il s’attache au contraire à rester au plus proche du réel. Pas d’autre transformation ou fait inhabituel au programme, la vie continue sans que rien change autour. Mais dans l’intimité de David, le bouleversement est total. Son corps a disparu, ses proches ne le reconnaissent pas, il habite une vie qui n’est plus vraiment la sienne. Arthur Harari filme des paysages ordinaires : Paris, les bords de Loire, des appartements anodins… pourtant, tout ne semble pas vraiment à sa place. Dans ces cadrages, sa grisaille, ou la manière de mêler flash-back, photos et rêves sans nous prévenir, les espaces familiers de L’Inconnue semblent être contaminés par l’étrangeté de la situation.
Pour amplifier le décalage, le cinéaste ne choisit pas ses deux personnages au hasard. David approche la quarantaine, ne travaille pas, prend quelques photos qu’il développe chez lui. Son cercle social se compte sur les doigts d’une main et il semble au bord de la dépression. Après avoir échangé son corps avec celui d’Eva, il tente de remonter la piste pour en savoir plus sur cette jeune femme. Elle travaille, a joué dans un film et paraît beaucoup plus entourée. Ces caractérisations étaient déjà présentes dans la bande dessinée Le Cas David Zimmerman, qu’Arthur Harari avait coécrite avec son frère Lucas, en 2024. Dans L’Inconnue, le noir et blanc des dessins vient se matérialiser dans une enveloppe corporelle bien concrète, celle des deux comédiens, qui vont encore accentuer le contraste entre David et Eva. Niels Schneider est métamorphosé : il a perdu plusieurs kilos pour le rôle, conférant à David une apparence squelettique. Léa Seydoux a commencé le tournage juste après son accouchement, révélant un corps en post-partum bien différent de celui qu’elle montre habituellement. Tous deux ont donc expérimenté un changement de peau concret, dans leur propre intimité, avant de se frotter à un projet où ils allaient justement incarner ce déplacement des corps. En étant témoin de deux acteurs que nous voyons régulièrement, qui excellent à jouer des personnages n’étant pas tout à fait eux-mêmes, on avance dans ce récit avec cette impression déconcertante de voir le familier devenir insolite.
Ce changement d’identité enferme les personnages dans une solitude immense et L’Inconnue est aussi un film d’errance. On suit des corps désœuvrés, les dialogues sont rares, le temps se dilate. En portant des situations inédites à l’écran et en déployant de vertigineux questionnements sur l’identité, Arthur Harari propose une véritable expérience, à la fois éprouvante, malaimable et fascinante pour le spectateur. Le film brasse plusieurs références, et non des moindres : Blow Up d’Antonioni et son enquête photographique, Vertigo d’Alfred Hitchcock et l’idée du dédoublement et du trouble (Harari reprend même un plan presque à l’identique, un pont au-dessus de la Loire, rejouant la scène du Golden Gate Bridge). Ces citations, loin d’être écrasantes, ajoutent une nouvelle dimension au vertige que provoque le film. Si l’on ajoute à cela le fait que L’Inconnue peut aussi s’appréhender comme une réflexion sur la transidentité ou même un genre de biopic malade de Bob Dylan (Zimmerman est aussi le véritable nom du chanteur), on a l’impression de ne jamais pouvoir arriver au bout des possibilités d’un simple changement de corps. Quand le film s’achève en nous laissant face au gros plan d’un visage, on ne sait plus vraiment ce qu’on voit ni quoi penser. L’Inconnue continue son grand déplacement, jusqu’à nous mettre à notre tour en mouvement.
Léo Ortuno
