Promis le Ciel de Erige Sehiri

Ramer sur la Terre

À Tunis, trois femmes venues de Côte d’Ivoire vivent chacune à leur façon l’exil, le racisme, la question de rester ou partir. Un beau film au féminin sur un sujet méconnu et brûlant.

Des bruits d’eau et une petite voix d’enfant répondant à d’autres voix, adultes et féminines, tandis que sur l’écran noir s’affiche le générique de début. Il est question de naufrage et de peur, et puis soudain l’image apparaît, large (en scope) : dans le cocon et la pénombre bleue d’une salle de bains, une petite fille de quatre ans, Kenza, barbote dans la mousse tandis que trois femmes noires penchées sur elle écoutent son terrible récit : « … le bateau s’est retourné et la Terre s’est cassée… », dit-elle.

On voit, on sent, que cette fillette rescapée les renvoie à leur propre histoire. Nous sommes à Tunis. Marie (Aïssa Maïga), pasteure de l’Église de la Persévérance et pilier de la diaspora ivoirienne, décide de garder la petite chez elle. Avec Naney (Deborah Lobe Naney), réfugiée qui, à son insu, accumule les petits trafics pour assembler l’argent nécessaire à la venue de sa fille adolescente restée au pays, puis rejoindre l’Europe. Et aussi, Jolie (Laetitia Ky), étudiante présente sur le sol tunisien de façon tout à fait légale, et dont le père envoie de l’argent à Marie pour que celle-ci lui prodigue le gîte et le couvert.

Après Sous les figues (2022), la réalisatrice tunisienne Erige Sehiri signe sa deuxième fiction, et s’attaque à un sujet mal connu : l’immigration subsaharienne dans les pays d’Afrique du Nord. De ses années de documentaire, Erige Sehiri a gardé le regard perçant et le goût du vrai. Ici, tout est danger. Marie, Naney et Jolie peuvent à tout moment se retrouver sans toit, car il n’y a pas de contrat en bonne et due forme et l’émissaire du propriétaire vient réclamer le loyer en cash. Dehors, elles sont en butte au racisme, au mépris, à la violence parfois, et risquent d’être arrêtées n’importe quand par une police à la brutalité légitimée par le gouvernement.

Dans une lumière douce et bleutée, la réalisatrice déploie un monde où les promesses non tenues grignotent peu à peu la force de vie, où la peur entame parfois l’humanité. Mais ces femmes battantes, interprétées avec fougue par trois actrices magnifiques (mention spéciale à la nouvelle venue Deborah Lobe Naney, rencontrée par la réalisatrice lors de l’enquête qui a présidé à l’écriture du scénario) sont la force incarnée. Elles avancent et, malgré un constat désespérant, font vibrer l’espoir. Comme la chanson de Delgres qui donne son titre au film et dont les paroles glaçantes sont accompagnées d’un rythme emballant : « On m’a promis le ciel, en attendant je suis sur la Terre, à ramer… »