

Barbra Streisand devait recevoir samedi 23 mai, lors du 79e Festival de Cannes, une Palme d’or d’honneur. Hélas, cette femme tant aimée ne pourra être présente à la cérémonie, un souci de santé la retenant sur le sol américain. Ce qui ne nous empêche pas de l’inviter dans notre jardin amoureux – international, universel, atemporel ! – avec ce dossier. Car à la simple évocation de son nom, notre tête explose d’images et de chansons. Don’t Rain on My Parade, martèle la fabuleuse et volontaire Fanny Brice, le front haut dans Funny Girl. Puis s’invite la mélodie d’abord fredonnée, si sensuelle et bouleversante, de The Way We Were et ce geste délicat pour remettre en place la mèche de son partenaire, Robert Redford, dans Nos plus belles années. Et que dire du frisson que provoque « Looooove », le premier mot d’Evergreen dans Une étoile est née, tandis que les mains des deux amants se rejoignent, s’imbriquent et se serrent et que leurs bouches sont si proches, juste séparées par le micro ?
Barbra Streisand. Une femme, une actrice et une chanteuse à part. On aime cette énergie si singulière qu’elle insuffle à tous ses personnages. Ses ongles de tigresse, son rire d’enfant joyeuse, ses yeux bleu-gris intenses, ce nez imposant que jamais elle n’accepta de faire raboter. Barbra Streisand, c’est une présence indéniable, mi-clown mi-romantique, et cette divine voix de mezzo-soprano qui lui permet toutes les audaces, tous les trémolos.
Voici quelques films préférés de la bande ci-après, accompagnés du chant d’amour d’un invité surprise pour l’occasion : le réalisateur et ancien journaliste, Thierry Klifa.
Barbra Streisand par Thierry Klifa
À un étudiant qui lui demandait pourquoi elle était devenue une icône gay, Barbra Streisand répondit : « Parce que je suis différente et que j’ai réussi. Je ne corresponds pas à la norme. Il est donc possible d’être à la marge. J’ai débarqué dans les années 1960, à l’époque de Sandra Dee, et j’ai été beaucoup critiquée : change de nom, change de nez… et les dents aussi… Je n’ai pas pu le faire. J’ai préféré rester moi-même. »
Barbra Streisand conscientise ainsi cet amour immodéré que nous sommes des millions à lui porter à travers le monde, elle que je considère comme la plus grande icône pop culture de sa génération. Des actrices de mon enfance, elle ne ressemblait à aucune autre. On ne disait pas qu’elle était belle, ce n’était pas Liz, Grace ou Audrey, mais elle avait un charme irrésistible, à faire tomber Omar Sharif ou Ryan O’Neal, à glisser sa main dans la mèche blonde du Robert Redford de Nos plus belles années. Son « You’re my best friend » reste à jamais fixé dans nos cœurs.
Barbra Streisand a le glamour, le mystère et la magnificence d’un Hollywood à jamais éternel, mais sa modernité, sa singularité, son franc-parler, son humour, le côté obstinément vilain petit canard de ses personnages, la rendent incroyablement vivante, transgressive, sexy, à part. Elle raconte qu’avant d’être connue, personne ne croyait en elle, alors elle a fait tout le job. « Hello Gorgeous », adresse-t-elle à son propre reflet dans Funny Girl, posant ainsi les bases de son incroyable carrière. Elle raconte aussi que sa mère voulant qu’elle soit dactylo, elle a laissé pousser ses ongles pour ne jamais avoir à taper à la machine. Son destin, elle l’écrira seule et à la plume, s’inventant même au passage pour son premier spectacle à Broadway une biographie hilarante à la hauteur de sa légende : « Je suis née à Madagascar. J’ai grandi à Rangoon… et je suis allée à la yechiva de Brooklyn » !
Barbra Streisand a toujours dégagé à travers ses films, ses chansons ou ses prises de parole, une force communicative, exaltante, militante, protectrice. Son engagement profond et libertaire est celui d’une femme capable de déplacer des montagnes pour adapter, jouer, réaliser, produire Yentl, son chef-d’œuvre, dont aucun studio ne voulait. J’entends encore son déchirant « Papa, can you hear me ? », incantation céleste à son père, Emanuel Streisand, disparu quand elle avait quinze mois. Elle a longtemps attendu son retour, le guettant même des journées entières de sa chambre de petite fille, à l’image de cette femme dans Fenêtre d’hôtel, ce tableau de Hopper qu’elle aime tant.
Quand j’étais journaliste à Studio Magazine, dans les années 1990, Barbra Streisand était la femme la plus puissante de Hollywood devant Meryl Streep, Jane Fonda ou Julia Roberts, à l’égal d’un Robert De Niro ou d’un Clint Eastwood… Nathalie Baye m’avait rapporté que, sur Catch Me if You Can de Steven Spielberg, elle était passée incognito sur le tournage voir James Brolin, son mari. Au milieu des Leonardo DiCaprio, Tom Hanks et autre Christopher Walken, ça lui avait fait tout drôle de la voir comme ça, assise parmi eux. « C’était dément, même pour l’équipe, c’était un petit événement ».
Ce jour-là, elle se souvenait aussi de la mère de Leo, déjà à son apogée, se glissant timidement derrière la chaise de Streisand et faisant un petit signe à son fils. Aussitôt, il alla en douce demander au photographe de plateau de prendre une photo des deux femmes ensemble !
À ses débuts, Barbra Streisand avoua que le succès fut difficile à vivre. « Est-ce qu’il faudra que je sois toujours formidable ? », se demanda-t-elle avant d’entamer une analyse. Soixante ans plus tard, à Cannes pour la première fois, elle reçoit une Palme d’honneur. Elle est l’une des artistes les plus récompensées de tous les temps. La ferveur avec laquelle a été accueillie cette annonce est à la hauteur de ce qu’elle représente dans l’inconscient collectif : cette inspiration majeure, ce socle indéfectible qu’elle aura été pour toutes les minorités, qui se reconnaissent aujourd’hui encore en cette gamine de Brooklyn.
Thierry Klifa
Funny Girl de William Wyler (1968)
Premier rôle au cinéma, et bim : un Oscar ! Il faut dire que Barbra Streisand avait déjà interprété le rôle de Fanny Brice, apprentie chanteuse soi-disant pas assez jolie, mais si talentueuse, à Broadway dans le spectacle musical éponyme créé en 1962 par Jule Styne, et Bob Merrill. Ces débuts sont aussi fracassants que bouleversants. Elle sait déjà tout faire. Chanter, bien sûr, et sa voix nous enchante dans les nombreux numéros qui, de I’m the Greatest Star à Sadie Sadie, en passant, bien sûr, par Don’t Rain on My Parade, cet hymne irrésistible à la volonté et à l’amour, allient spectacle, feu d’artifice et joie. Oui, Barbra, c’est la joie. Pourtant, l’histoire, comme le titre l’indique, est celle d’une
« funny girl », pas une fille drôle (quoique), mais une drôle de fille : comprenez une fille au physique pas conventionnel. Son visage atypique a généré tout au long de sa carrière (y compris dans les films qu’elle a elle-même mis en scène, comme Leçons de séduction) une réflexion sur l’apparence, la différence, et le combat nécessaire pour se faire accepter telle qu’on est. Funny Girl, bien que situé dans le Broadway des années 1920, avec le grand Ziegfeld, producteur de « Follies » et autres spectacles hauts en couleur, c’est plus ou moins l’histoire de sa vie. Le parcours en tout cas d’une femme à qui rien n’est donné d’avance. « Hello, Gorgeous !/ Salut, beauté ! » sont les premiers mots qu’elle prononce en se regardant dans un miroir, splendide avec son manteau et sa toque, ses yeux maquillés de noir et cette bouche qui hésite entre le baiser et l’éclat de rire. Ensuite, un gigantesque flash-back nous ramène à ses débuts, ses luttes, son histoire d’amour (avec Omar Sharif, s’il vous plaît), entre comédie musicale et mélo jazzy. « Hello Gorgeous ! » sont les mots qu’elle adresse à la statuette dorée le soir où elle rafle son Oscar, avant d’emporter le public dans ses mots, sa grâce et son rire.
Isabelle Danel
Hello Dolly de Gene Kelly (1969)
Quand Gene Kelly himself décide de réaliser l’adaptation cinématographique très attendue de Hello, Dolly!, la comédie musicale qui triomphe à Broadway (elle-même tirée de The Matchmaker de Thornton Wilder), il consacre une année entière à l’écriture du fabuleux scénario de Michael Stewart et Ernest Lehman, ainsi qu’au casting, et à sa collaboration avec le chorégraphe Michael Kidd. Sur le papier, tout est parfait. Sur le tournage, beaucoup moins. Le réalisateur va devoir composer avec l’extravagante (et oscarisée) direction artistique de John DeCuir. S’ajoutent des conflits multiples. À sa sortie, en 1969, le film musical le plus cher jamais produit jusque-là contribuera à l’instabilité financière de la 20th Century Fox, qui s’en remettra difficilement.
Or, non seulement rien de tout cela n’apparaît à l’écran, mais Gene Kelly et la Fox ignorent encore tout du statut culte à venir de leur film, notamment grâce à sa sortie en format home video, puisque ce sera l’un des tout premiers à être distribués en VHS et Betamax dès 1978.
De Hello, Dolly!, d’aucuns retiennent surtout les costumes flamboyants, les décors gigantesques et les chorégraphies spectaculaires. Le film s’avère pourtant bien plus qu’une comédie musicale regardée mille fois jusqu’à ce que la bande VHS couine et rende l’âme entre deux valses et trois dissertations griffonnées à plat ventre sur la moquette. Tout y est excessif, merveilleusement excessif. Les artifices sont assumés. L’ironie, affectueuse. Derrière la légèreté apparente de l’intrigue, force est de rendre hommage à cette mécanique de précision, brillante, et portée par un personnage dont l’intelligence et l’humour accompagnent jusqu’au vertige le mouvement perpétuel des corps.
Dolly se réinvente constamment, sous différentes identités, pour survivre, et transforme sa marginalité en pouvoir : rien d’étonnant à ce que Barbra/Dolly ait été rapidement consacrée par la communauté queer. L’actrice, habitée, déploie une stratégie construite, presque politique, occupée à reconfigurer le réel. Pour elle-même, et pour les autres. En créant les conditions de son autonomie, elle réécrit sa propre histoire et propose, entre les lignes d’une simple comédie, une étude extrêmement fine de la circulation du pouvoir. Et lorsqu’elle fait son grand retour aux Harmonia Gardens, ce n’est pas juste pour briller, mais pour reprendre officiellement sa place dans le monde, selon ses propres règles, avec une générosité absolue. Cette scène inoubliable mérite à elle seule le détour, pour sa perfection en tous points, d’abord, pour la virtuosité de ce faux plan-séquence, et pour la performance de Louis Armstrong, dont c’est l’ultime apparition à l’écran. Bye bye Louis, hellooo Barbra, et vive le cinéma !
Mary Noelle Dana
On s’fait la valise, docteur ? de Peter Bogdanovich (1972)
Après un galop d’essai, produit par Roger Corman, plutôt réussi (La Cible/ 1968) et un deuxième film à la nostalgie prégnante (La Dernière Séance 1971), Bogdanovich tourne un scénario de comédie, dont il est à l’origine, et développé par Buck Henry, David Newman et Robert Benton. Une histoire écrite sur mesure pour Barbra Streisand, et ancrée dans une cinéphilie délibérée : en V.O., What’s Up, Doc ?. En effet, elle rend hommage à la fois à la célèbre question récurrente du Bugs Bunny de Tex Avery (« Eh, what’s up, Doc ? / Euh, quoi de neuf, docteur ? »), et aux comédies loufoques hollywoodiennes, comme L’Impossible Monsieur Bébé de Howard Hawks (1938) ou Madame porte la culotte de George Cukor (1949). En outre, le film présente une course-poursuite de voitures dans les rues de San Francisco, tout aussi effrénée que celles des films burlesques de Mack Sennett dans les années 1910 et 1920 et qui, ici, se moque de celle de Bullitt (Peter Yates, 1968). Ce à quoi s’ajoute, dans la scène finale de l’avion où le couple se retrouve, un amusant clin d’œil à Love Story, quand Streisand lance à son partenaire la fameuse réplique qu’Ali MacGraw avait adressée au même O’Neill dans le film d’Arthur Hiller (1970) : « Love means never having to say you’re sorry / L’amour implique que l’on ne doit jamais dire que l’on est désolé ». Réplique qui entraîne une réaction magnifiquement dérisoire de O’Neill : « That’s the dumbest thing I’ve ever heard / C’est la chose la plus stupide que j’aie jamais entendue ! ». Cet amalgame référentiel fut triomphal outre-Atlantique : le film se hissa en troisième position au box-office U.S.A.-Canada, après Le Parrain et L’Aventure du Poséidon. On s’fait la valise, docteur ?, ancré de bout en bout dans la cinéphilie, l’est tout autant dans la loufoquerie. Il narre les fâcheux inconvénients que cumule un professeur de musicologie, rêveur et maladroit, venu à San Francisco concourir pour une bourse d’études. Son séjour dans l’hôtel Bristol est constamment entravé par sa rencontre fortuite avec une jeune femme sexy, extravagante et très cultivée, qui sème un désordre monstre partout où elle passe. Mais il l’est encore plus par le fait que sa valise, qui contient des roches ignées dotées de propriétés musicales, est empruntée incidemment par la jeune femme, un espion, des escrocs, puis une richissime collectionneuse de bijoux, leurs bagages présentant le même tartan écossais ! Une situation digne des meilleurs imbroglios propres au genre de la « screwball comedy » des années 1930, 1940 et 1950 : Barbra Streisand dans le rôle de la jeune femme très agitée et Ryan O’Neill dans celui du professeur malmené présentent effectivement la même qualité de jeu comique débridé que celle de leurs prestigieux aînés, Katharine Hepburn et Cary Grant.
Si O’Neill s’inspire ouvertement du style de ce dernier, Streisand, quant à elle, ne ressemble qu’à elle-même. Ainsi lance-t-elle de sublimes œillades à celui qu’elle veut séduire coûte que coûte, ses yeux gris bleu déstabilisant considérablement l’universitaire lunaire. Elle multiplie les tenues vestimentaires mettant en valeur sa féminité singulière, que finit par remarquer le musicologue fiancé à une petite bourgeoise étriquée (Madeline Kahn dans son premier rôle). Et, comme toujours, Barbra débite son dialogue à une vitesse vertigineuse, qui laisse pantois tous ceux qui subissent sa logorrhée. De son envoûtante voix de mezzo-soprano, elle chante des airs de la comédie musicale de Cole Porter, Anything Goes, cela dès le générique avec « You’re the Top » (repris en duo avec O’Neill pendant le générique final), puis dans la première scène dans le hall de l’hôtel (« Anything Goes » et « I Get a Kick Out of You »). Les références pour cinéphiles ont donc aussi leur rendez-vous musical, surtout quand Ryan O’Neill découvre Streisand endormie sur un piano au dernier étage en rénovation de l’hôtel : elle imite alors Humphrey Bogart (…Play it, Sam ») dans Casablanca (Michael Curtiz, 1942), puis entame les premières paroles de « As Time Goes By », la chanson clé du film. Un grand et beau moment, car elle chante cet extrait avec une puissante sincérité, et filmée de côté, ce qui sublime la beauté de son profil, tant décrié par les antisémites américains de l’époque.
On s’fait la valise, docteur ?, à cause de ses extravagances scénaristiques mal orchestrées, souvent surjouées par l’ensemble de la distribution, n’est pas le meilleur film de Barbra Streisand, mais n’en demeure pas moins une belle illustration de son talent d’actrice comique, qu’elle avait déjà montré dans La Chouette et le Pussycat de Herbert Ross (1970) et confirma par la suite dans Ma femme est dingue de Peter Yates (1974) ou Mon beau-père, mes parents et moi de Jay Roach (2004).
Un film, donc, à ne voir ou revoir… que pour elle !
Michel Cieutat
Nos plus belles années de Sydney Pollack (1973)
Il y a dans Nos plus belles années quelque chose des Parapluies de Cherbourg : cette façon de faire du souvenir une blessure douce, de transformer l’amour en mélancolie active. D’un film à l’autre, le sentiment ne s’efface pas ; il se déplace, se dépose autrement, jusqu’à devenir mémoire, trace, musique intérieure.
Il demeure dans Nos plus belles années une fragilité lumineuse, celle d’un amour qui cherche à survivre aux désaccords du monde. Sydney Pollack filme la collision lente entre deux êtres nés pour s’aimer et se heurter : elle, Barbra Streisand, femme ardente, communiste, assumant son judaïsme et ses convictions sans détour ; lui, Robert Redford (qui avait au départ refusé le rôle), est une icône d’une Amérique policée, trop élégante pour se laisser contaminer par le tumulte. Le film fut écrit pour elle, et tout semble tourner autour de son regard intense, de cette façon qu’elle a de politiser le sentiment sans jamais l’assécher.
Leur premier élan d’intimité, presque inattendu, dit déjà l’essentiel : lui, alcoolisé, vacillant ; elle, attentive, qui le met dans son lit avec une tendresse active. Rien n’est simple entre eux, tout est frottement, divergence, attraction.
Leur grande scène de dispute concentre cette tension rare entre deux tempéraments opposés, entre la convenance américaine et la franchise trop vive. La séparation, qui semble inévitable, n’effacera pourtant rien.
Et puis, il y a la musique, magnifique, comme une dernière caresse. La chanson-titre, The Way We Were, composée par Marvin Hamlisch et chantée par Streisand, scelle le film dans une tristesse souveraine. Elle ne souligne pas seulement l’émotion : elle la prolonge, elle la retient, elle lui donne cette grâce du souvenir, au moment précis où l’on croyait l’avoir oublié.
Olivier Bombarda
Une étoile est née de Franck Pierson (1976)
Dans cette version de 1976 d’Une étoile est née, réalisée par Frank Pierson, le casting est une véritable collision de planètes. Si Barbra Streisand impose à elle seule sa présence en Esther Hoffman, le contraste avec le magnétisme animal de Kris Kristofferson confirme sa singularité. Lui incarne la déchéance d’un John Norman Howard noyé dans le rock et le whisky, s’auto-sabotant par sa violence brute. C’est face à cet ouragan que se révèle Streisand : dans sa candeur d’abord, se montrant sentimentale et rêveuse, rejetant tout cynisme, mais affichant une innocence qui contient déjà une grande clairvoyance. Dans cette opposition de caractères, on perçoit la puissance réconciliatrice de l’actrice qui ne cherche pas la gloire, mais l’amour. « Je suis non violente », dit son personnage.
Dans sa démarche fébrile et amoureuse, peu à l’aise avec le public et l’idée de la célébrité, il suffit qu’elle chante pour que la puissance de son organe vocal soit une révélation défiant toutes les turbulences. Quand elle dit : « J’ai peur de devenir une star », son partenaire lui répond : « Tu l’es déjà ». De l’ombre à la lumière, l’ascension d’Esther est une manière de mettre en scène, par étapes, le charisme de son interprète. La caméra est séduite. Le point d’orgue reste ce plan-séquence final de sept minutes, une prouesse où la caméra de Pierson ne quitte pas le visage de l’actrice, en gros plan, sans contrechamp, saisissant le basculement d’une ballade intime vers une fureur rock. Peu importe qui la regarde, elle est dans son élément.
Le récit, qui s’immerge dans l’arène bouillonnante du rock des années soixante-dix, transforme l’ascension de cette ingénue en une épopée féministe. On sent dans l’écriture la volonté de Streisand — productrice exécutive ayant supervisé chaque strate du film, du scénario à la conception musicale jusqu’au montage final — de dépeindre une femme fière et libre, dont la crinière bouclée devient le symbole d’une authenticité farouche et indomptable. Refusant le play-back, notamment lors d’une scène captée dans le chaos d’une bagarre réelle, le film atteint une vérité sonore inédite, dans un mélange de glamour et de réalisme crasseux. Barbra Streisand, c’est aussi cela : un combat pour l’authenticité et la puissance féminine. La star ne se contente pas de briller, elle brûle de tout son être.
Benoit Basirico
Yentl de Barbra Streisand (1983)
Ce fut le premier film de réalisatrice de Barbra Streisand. Un fort et grand film, d’époque et de liberté, d’amour et de désir. Une romance à part, « en chanté » et queer : les amours impossibles, secrètes et ardentes d’une jeune femme libre et transgressive dans la Pologne du début du XXe siècle, qui se travestit pour étudier la Torah. « Tu as une âme d’homme», lui avait dit son père. Écrit en complicité par la chanteuse américaine avec Jack Rosenthal, le scénario d’après la nouvelle Yentl the Yeshiva boy d‘Isaac Bashevis Singer transforme le récit sombre et inquiet de son auteur en vision d’une émancipation triomphante.
Yentl devenu Anshel, garçon aux traits doux, aux cheveux courts, tombe amoureuse d’un compagnon de religion, Avigdor (Mandy Patinkin), lui-même promis à la belle Hadass (Amy Irving), mais qui épousera finalement Anshel. Rien n’est consommé, tout est consumé. Les personnages se tournent autour, se frôlent, se regardent, se touchent comme on se brûle, et cela suffit. Ce n’est rien, mais c’est tout. L’air du film vibre de l’électricité charnelle des désirs tus et des élans retenus. Sous le masque de l’amitié virile entre Anshel et Avidgor se joue une histoire gay, chargée de tension homoérotique. L’union chaste d’Hadass et Anshel s’épanouit dans une attirance lesbienne à la tendresse infinie. Il n’y a pas loin de la triangulation amoureuse. Elle donne envie d’aimer et de chanter, le cœur à la chamade et au diapason de l’ample voix de Barbra Streisand. Car elle chante, miraculeusement. Neuf chansons qui semblent avoir été composées dans un coin du ciel, portées par la musique lyrique de Michel Legrand.
Yentl/Anshel est la sublime héroïne LGBT+ d’un film précurseur des mœurs de notre temps, ouvertement féministe et parfaitement queer. Bien avant le vertige gay dans Le Secret de Brokeback Mountain d’Ang Lee (2006) et les amours saphiques de Carol de Todd Haynes (2016), Yentl s’élève par sa grandeur d’âme et ses beaux sentiments, la grâce de son élégance narrative. Barbra Streisand a alors quarante et un ans, elle incarne un adolescent de dix-sept ans ! Ce bel androgyne épris touche à la félicité dans ce film fiévreux et fervent, dont on sort le cœur plein et bouleversé, comme après une rencontre qu’on n’oublie plus.
Jo Fishley
