Le Monde à l’endroit de Sylvie Meyer

Rendre le sourire et un peu d’espoir

Avec Le Monde à l’endroit, Sylvie Meyer, accompagnée de la psychiatre Muriel Salmona, accomplit un geste cinématographique essentiel dans le but de rendre justice et espoir aux victimes de violences. Un document exceptionnel.

Au début, on peut être déconcerté par Le Monde à l’endroit. Son dispositif rêche, ses scènes rejouées, ses romans-photos et ses images générées par l’intelligence artificielle semblent tenir le spectateur à distance. Il y a même, dans ces visions artificielles d’un passé trouble, un léger mauvais goût, une étrangeté qui ne demande qu’à être apprivoisée. Puis quelque chose se déplace. Le film s’installe, creuse son sillon, et la puissance de ce qu’il met au jour finit par emporter les réserves.

On pourrait croire à un énième documentaire prolongeant le mouvement #MeToo, un film de plus consacré à la défense des femmes et à la dénonciation des violences sexuelles. Ce serait passer à côté de son enjeu véritable. Car Sylvie Meyer ne filme pas seulement les victimes, elle tente de comprendre ce que les violences font aux êtres, comment elles s’inscrivent dans les corps et les psychismes, comment elles peuvent continuer d’agir des années après les faits. Et son film concerne aussi les hommes. Le parcours de Franck Demules, ami de la réalisatrice, est à cet égard bouleversant. Il ne voulait plus entendre parler de thérapeutes. La rencontre avec la psychiatre (et présidente de l’association Mémoire Traumatique), Muriel Salmona, ouvre ainsi un chemin inattendu, où la souffrance cesse d’être une énigme honteuse pour devenir la conséquence lisible d’une histoire.

À partir des travaux de la psychiatre, Le Monde à l’endroit donne des mots à ce qui, trop souvent, demeure incompréhensible : sidération, dissociation, mémoire traumatique, amnésie traumatique. Ces mécanismes, décrits dès le début du XXe siècle par Pierre Janet, ont été longtemps occultés, leurs manifestations renvoyées à l’hystérie, aux névroses ou à la folie. Ce déni n’est pas sans conséquences : il culpabilise les victimes, retourne leurs symptômes contre elles, décrédibilise leur parole, considère qu’elles sont à l’origine de leurs propres malheurs.

Le film est ainsi au cœur du sujet. Il soulève le voile sur le dossier terrifiant de l’inceste familial, celui que les institutions connaissent, que les services de protection de l’enfance côtoient, mais dont la gravité même semble parfois interdire la pleine reconnaissance. Et il ne s’agit ici jamais de transformer le trauma en spectacle, mais d’en restituer les traces et les conséquences.

Sylvie Meyer a choisi la fiction pour protéger d’abord le spectateur, avant de le conduire vers le réel. Sandrine Bonnaire, Isild Le Besco et Marianne Denicourt incarnent Muriel Salmona sans chercher à lui ressembler. Elles en transmettent plutôt la présence, l’attention et la bienveillance. Mention spéciale à Marianne Denicourt, parfaite, dont la rencontre avec Franck, trente-cinq ans après leur passage commun à l’École des Amandiers, produit une émotion qui déborde le dispositif.

Caroline Champetier, directrice de la photographie, joue un rôle essentiel dans cette construction. Pour filmer une séance véritable, elle a proposé de rester seule avec Muriel Salmona et Cassandra dans le cabinet, tandis que la seconde caméra et le son étaient pilotés depuis l’extérieur. Cette confiance rend possible la séquence finale, sommet extraordinaire du film : Muriel Salmona y reçoit une jeune patiente déterminée à témoigner publiquement. Cette fois, la thérapeute apparaît elle-même face à une personne réelle. Le cinéma rejoint alors la vérité documentaire dans ce qu’elle a de plus fragile et de plus puissant.

On comprend enfin pleinement la phrase de Denis Mukwege : « Le travail de Muriel Salmona éclairera le changement de nos sociétés. » Pour une fois, la formule promotionnelle d’une affiche n’exagère rien. Elle dit exactement ce que le film accomplit : déplacer le regard, ne plus demander « qu’est-ce qui ne va pas chez cette personne ? », mais « qu’est-ce qui lui est arrivé ? ». Et rendre, avec le sourire de Cassandra, un peu d’espoir à celles et ceux dont l’enfance a été brisée.

Olivier Bombarda