L’Espèce explosive de Sarah Arnold

Vers l’abîme

Cette plongée brutale et fantasque dans les tréfonds de la ruralité française pose un regard salutaire sur les marginaux et distille un réjouissant sentiment de résistance, où l’étrangeté devient une arme contre l’ordre établi.

Dans les forêts de l’Argonne, une guerre oppose des agriculteurs aux notables d’un club de chasse. Brun (Jean-Louis Coulloc’h), paysan ruiné par le saccage de ses cultures, abat le président de l’organisation avant de se volatiliser. Un an plus tard, l’enquête est menée par Fulda Orsini (Alexis Manenti), flic corse lunaire, flanqué d’un acolyte débonnaire (Vincent Dedienne) et d’une psychologue acerbe, Dangir (Ella Rumpf). Pour ce premier long-métrage audacieux, Sarah Arnold dynamite les poncifs du polar rural, dérivant vers une comédie corrosive – entre Alain Guiraudie et Erwan Le Duc -, où le burlesque et les ruptures de ton mettent à nu les névroses et dépeignent le théâtre grotesque d’une lutte des classes féroce. Face à la bêtise des hommes et à la prédation économique, Manenti et Rumpf composent un duo dysfonctionnel d’une éclatante humanité, éclairant les failles d’un système social corrompu et faisant de leur vulnérabilité le moteur d’une charge impitoyable contre le cynisme, les manipulations, et la virilité.

Dans une scène d’anthologie, le tandem ose défier le clan des chasseurs sous l’effet d’un breuvage psychotrope qui désinhibe et provoque des hallucinations. Refusant tout naturalisme et fuyant la bienséance, la cinéaste se permet l’âpreté, la dissonance, et la farce en orchestrant un crescendo jubilatoire où la trame s’épure et la drôlerie s’intensifie pour offrir une expérience cinématographique singulière et puissante. Le déroulement de l’intrigue s’emballe, devenant incontrôlable comme un bolide sans freins, à l’image du gendarme aux sautes d’humeur imprévisibles. Face à lui, la psy laisse paraître ses propres fêlures affectives. Sarah Arnold parvient avec brio à disséquer le dérèglement d’une société, explorant les mécanismes de prédation et de domination à travers le prisme de l’animalité.

À mesure que les personnages perdent pied, le film, fiévreux et halluciné, n’a plus d’autre logique que l’absurde, s’autorisant des échappées libératrices. Aux visions de sangliers monstrueux succède une danse torse nu d’Orsini dans un bar queer, tandis que les chuchotements de Dangir et les confessions intimes répondent à une sauvagerie généralisée et un climat d’angoisse permanent. Associer la dimension fantastique autant au bestiaire qu’à la démesure des comportements humains se révèle particulièrement inspiré. Cette démarche frondeuse accouche d’une œuvre profondément rebelle.

À écouter aussi, l'interview minutée de Sarah Arnold et Alexis Manenti par Jenny Ulrich :