Écrire la vie - Annie Ernaux racontée par des lycéennes et des lycéens de Claire Simon

Une thérapie

Ce documentaire encourageant sillonne des classes de lycée et recueille la parole de jeunes filles et jeunes garçons étudiant en classe l’œuvre d’Annie Ernaux. Lumineux et universel.

Annie Ernaux, prix Nobel de littérature en 2022, est étudiée dans les lycées. Claire Simon, réalisatrice de belles fictions (Sinon, oui, Gare du Nord, Vous ne désirez que moi) et de puissants documentaires (Récréations, Le Village, Le Bois dont les rêves sont faits), est allée y voir de plus près. Curieuse et à l’écoute, elle nous ouvre, comme toujours, les portes d’un monde qu’on ne connaît pas.

Car, qui sont les ados nés dix à quinze ans après l’an 2000 ? L’œuvre intimiste et féministe de cette grande dame, pour nous contemporaine et pour eux très lointaine, qui vit le jour en 1940 (et dont une élève dit qu’elle a dix ans de plus que sa grand-mère), peut-elle les toucher ? Et si oui, comment ? Certes, la plupart se plient à l’exercice, car c’est au programme de leurs « ateliers », mais au fil des séquences, d’un livre l’autre, ce qui se dit là est fort, passionnant. Et très encourageant.

De Saint-Christol-lez-Alès à Villefranche-sur-Saône en passant par Cayenne, Claire Simon installe sa caméra dans des classes où, sous la houlette de leur professeure de français (huit femmes et un seul homme : décidons donc que le féminin l’emporte sur le masculin !), des jeunes de seize à dix-huit ans lisent des extraits, analysent, discutent avec leur enseignante, mais aussi entre eux, se sentent mal à l’aise ou loin d’elle, ou alors « percutés » et compris. Et surpris de la comprendre si bien et d’entrer en empathie. Les filles, c’était fatal, se reconnaissent beaucoup plus que les garçons : même si l’une est gênée par la crudité avec laquelle Annie Ernaux évoque son avortement dans L’Événement, l’autre parle de « pansement », de « thérapie ». Un (très jeune) garçon timide se reconnaît dans L’Autre Fille, car il souffre, lui aussi, d’un secret de famille caché par ses parents, tandis qu’une jeune demoiselle ne souscrit pas à l’état dans lequel se met l’héroïne de Passion simple, même si elle admet pouvoir le comprendre. L’amour, le désir, la jalousie, la première fois, le rapport aux parents, le transfuge de classe… mine de rien, les discussions s’amplifient autour des thèmes de l’écrivaine, qui voulait « venger sa race ». Le regard de Claire Simon accompagne sans juger ; le montage, bien sûr, nous montre le chemin vers une jeunesse concernée, habitée, intéressée et pas si éloignée finalement de celle racontée page après page par Annie Ernaux.

Le documentaire (d’abord diffusé sur France 5 fin 2025) a la force tranquille des livres de l’autrice de La Place, La Honte et Les Années. Simple et direct, il nous dit, il nous montre, que l’art des mots d’Annie Ernaux est universel et transgénérationnel. « C’est beau, c’est simple (…), il y a de la philosophie (…), c’est épuré et puissant… », dit une jeune lectrice, qui a lu tous les livres au programme et pas seulement celui assigné à son groupe. Et qui – elle ose à peine le dire – s’imagine écrivaine…