

Au milieu du flot d’actualités abreuvant les écrans et réseaux sociaux, le dernier opus signé Raoul Peck fait encore une fois mouche. Son travail précis et documenté rappelle avec vigueur combien l’éclairé George Orwell sonnait déjà l’alerte d’un monde totalitariste en devenir.
Dévoilé hors compétition en séance Cannes Première sur la Croisette en mai dernier, le nouveau film de Raoul Peck est saisissant. Sa force de frappe jaillit comme dans ses précédents documentaires. Les yeux grands ouverts, le spectateur plonge dans ce décryptage archivé de la pensée d’un homme pas comme les autres : George Orwell, écrivain devenu incontournable et rentré dans le langage courant, avec l’adjectif « orwellien » comme il existe « kafkaïen ». Son regard visionnaire sur le monde d’alors raconte tout ce qui pollue celui d’aujourd’hui. Quatre ans après La Ferme des animaux, publié en 1945, le romancier révélait son 1984 pendant qu’il souffrait de la tuberculose et que sa vie touchait à sa fin. Il est mort en 1950 à l’âge de quarante-six ans. Mais la pertinence d’Orwell 2+2=5 vient de ce qu’il n’est ni un biopic ni un livre illustré. Le long-métrage ne retrace pas sa vie de manière biographique. Il s’appuie sur son œuvre, et documente la puissance visionnaire de l’auteur, de ses textes et de son travail.
Le cinéaste n’a pas son pareil pour faire résonner hier avec aujourd’hui, dans une démarche ample et ancrée dans l’avenir en marche. Après ses récentes études passionnantes autour d’un autre penseur décisif, James Baldwin, (I Am Not Your Negro), et d’un artiste à l’objectif acéré (Ernest Cole, photographe), le voici qui braque donc sa caméra sur l’écrivain culte de plusieurs générations, et sur sa dystopie fascinante autant que proposition avant-gardiste détonnante. La réalité du monde contemporain a rejoint les pensées et les lignes narratives futuristes, écrites au sortir de la Seconde Guerre mondiale. C’est donc du terreau d’une horreur collective, et des questionnements nés dans l’esprit de l’auteur britannique, qu’ont poussé les idées implacables de son roman phare, plus tard adapté à deux reprises au cinéma par ses compatriotes Michael Anderson (1956) puis Michael Radford (sortie judicieuse en… 1984 !).
Raoul Peck use de sa maîtrise narrative et formelle pour assembler les innombrables plans, au gré d’un montage de haute volée. Documents d’archives, extraits des adaptations précitées, images d’actualités récentes, le tricotage des supports et des formes se fond avec fluidité sur grand écran, au son des mots d’Orwell, lus pour la version francophone par un Eric Ruf habité. L’ombre totalitaire qui se répand sur notre planète en redouble de toxicité, tant elle nourrissait, déjà, le vocabulaire et les inventions littéraires dudit George, gangrené par une maladie qui a peut-être participé à la tension menaçante de cet univers de surveillance, de contrôle et de manipulation. Les deux heures du récit de Raoul Peck se révèlent aussi denses qu’évidentes d’implacabilité. Sa démarche cinématographique vaut toutes les analyses politiques et sociétales. Elle tend un miroir géant à la monstruosité de la nappe fascisante, et s’avère une piqûre de rappel qui vaut le meilleur (ou le pire) des électrochocs.
Olivier Pélisson
