Le Gâteau du président

Entretien avec Hasan Hadi - De la fable à l’Histoire

Conversation avec Hasan Hadi, lauréat de la Caméra d’or au Festival de Cannes 2025 pour Le Gâteau du président. Entre deux interviews américaines, le cinéaste irakien, en lice pour remporter le prix du meilleur réalisateur aux Directors Guild of America (DGA), nous a confié son plaisir à répondre à des questions non générées par l’Intelligence Artificielle. Place à ses mots, dits sans fioriture.

Le point de départ de l’histoire est tiré d’un souvenir de votre enfance. Chaque année, sous le régime de Saddam Hussein en Irak, un élève devait lui préparer un gâteau d’anniversaire. Pouvez-vous nous en dire davantage sur cet acte d’allégeance ?

Ce geste d’obéissance ne concernait pas seulement les écoliers. Certes, Saddam Hussein ne mangeait aucun des gâteaux des enfants, mais le gâchis alimentaire dépassait le jour de son anniversaire. Il me semble qu’il possédait environ soixante-dix maisons. Dans chacune d’elles, chaque jour, son personnel devait lui préparer un petit-déjeuner, un déjeuner et un dîner, au cas où il y séjournerait. Comme personne n’avait le droit de toucher à son repas, la nourriture non consommée était jetée.

L’écriture du scénario semble s’être déroulée en trois temps. D’abord, vous avez écrit une première version sans difficulté. Puis, au cours des repérages, vous avez écrit de nouvelles scènes inspirées des lieux visités. Enfin, face aux aléas d’un tournage, vous avez accepté que certaines scènes soient réécrites par les acteurs eux-mêmes. Parmi ces trois étapes, laquelle vous a le plus inspiré ?

J’ai apprécié chaque stade d’écriture, mais je crois avoir préféré la cocréation avec les acteurs. Sans doute car cela demandait plus d’artisanat et d’orfèvrerie. Travaillant avec des acteurs non professionnels, j’ai dû revoir certains dialogues pour trouver la musicalité qui sied à leur manière d’être. Lorsqu’on fait appel à des acteurs professionnels, on leur donne une partition qu’ils arrivent à jouer, car ils trouvent eux-mêmes la mélodie. Mais avec des acteurs non professionnels, il faut vraiment être dans le détail fin pour s’adapter à eux.

Afin de reconstituer les années 1990 de manière authentique et crédible, vous avez en partie tourné dans des décors réels. Vous avez filmé les marais mésopotamiens, là où les maisons flottent sur l’eau et où l’on va à l’école en bateau. S’agit-il du village où vous avez grandi ?

Comme Baneen Ahmed Nayyef (Lamia), j’ai en effet grandi dans cette zone très particulière. Je vivais près de Chibayish, la ville choisie comme lieu de décor au film. Situé dans le sud de l’Irak, Chibayish est entouré par des vastes étendues d’eau et de roseaux des marais que l’on voit dans le film. C’étaient les marais les plus proches de chez moi, ceux où j’allais enfant et que je connais bien. Cette familiarité me plaisait, c’est pourquoi j’y ai mis ma caméra.

Votre casting est composé d’acteurs non professionnels, dont deux enfants incarnant les héros Lamia et Saeed. Leur naturel participe beaucoup au charme du film. Comment qualifieriez-vous la manière dont vous les avez dirigés ?

Il s’agit de mon premier film, je n’étais donc pas tout à fait sûr de moi et j’avais tendance à être vague dans mes indications de jeu. Heureusement, nous avons réussi à trouver un langage commun. Sûrement grâce aux ateliers d’échanges que j’ai lancés en amont du tournage pour qu’on se connaisse tous mieux. Cela nous a permis de bâtir une relation de confiance à la fois face caméra et hors caméra.

Quant à Baneen Ahmed Nayyef (Lamia) et Sajad Mohamad Qasem (Saeed), ils pouvaient être convaincants dès la première prise et nous nous arrêtions alors là. Mais peut-être parce qu’ils ne sont pas des acteurs professionnels, ils rencontraient parfois des difficultés pour apprendre par cœur leurs dialogues. Plusieurs prises étaient alors nécessaires.

Quelle a été la scène la plus difficile à réaliser et pourquoi ?

Beaucoup de séquences ont été particulièrement délicates à réaliser. Je pense d’abord à la scène où Lamia prie pendant que Saeed l’observe en jouant avec le ballon. Il a fallu coordonner énormément de choses (acteurs, décors, la technique, etc.) pour que ce long plan fonctionne. Les scènes sur l’eau étaient elles aussi compliquées à tourner, car nous étions dans une région très reculée où tout prenait plus de temps. On manquait à chaque fois d’équipements et d’éclairages, il fallait donc faire avec les moyens du bord, être ingénieux et patient.

Certaines situations du film nous apparaissent intolérables : l’abandon de la fillette par sa grand-mère, la rencontre de Lamia avec un homme pervers ou encore l’inaction de la police pour la retrouver. L’Irak actuel est-il toujours autant en proie à ce genre de malheurs et d’injustices ? Comment le pays a-t-il évolué en trente ans ?

Je vis à Bagdad. Je remarque que la vie en Irak est devenue plus facile, autant sur le plan économique qu’au niveau de la liberté d’expression, même si cela n’est pas parfait. Habituellement, les gens me demandent quel est le meilleur régime, celui de Saddam Hussein ou celui d’aujourd’hui. Je leur réponds toujours que « condamner le passé ne veut pas dire complimenter le présent ». Si on regarde les choses de façon un petit peu réaliste et objective, oui, il y a eu énormément de progrès, même si cela reste fragile. Dans presque tous les domaines, cela n’a plus rien à voir avec ce que cela était dans les années quatre-vingt-dix.

Dans la société irakienne, il reste difficilement accepté que des femmes et des jeunes filles apparaissent dans un film. Comment avez-vous convaincu Baneen Ahmed Nayyef (Lamia) de participer à l’aventure ?

Oui, cela reste compliqué d’être une actrice en Irak. Bizarrement, on pourrait dire que c’est un héritage de l’époque des sanctions. Durant cette période, seuls les cinémas pornographiques étaient restés ouverts. Or, cette vision dégradante de la femme sur grand écran a imprégné durablement la société, qui demeure par ailleurs conservatrice. Le cinéma à part entière reste considéré comme une activité déviante. L’Irak est un pays avec un fort taux d’illettrisme, souffrant d’un manque d’éducation et de conscience des choses. Durant le casting, la difficulté a donc été d’expliquer aux jeunes actrices et à leur famille ce qu’était le processus artistique. Les mettre en confiance a été nécessaire pour qu’elles acceptent de passer des essais.

Baneen Ahmed Nayyef nous est apparue à deux semaines du tournage, alors que je désespérais de trouver mon actrice principale. Avant elle, j’avais vu des centaines de filles, pour ne pas dire des milliers. Mais en visionnant une vidéo d’une minute où elle se présentait, j’ai eu un déclic et j’ai su que c’était elle. Ce n’était pas toujours simple pour elle, car elle a été critiquée par certains membres de sa famille. Les gens se demandaient pourquoi elle avait été autorisée à faire ce film. Depuis la sortie du Gâteau du président, sa présence à l’écran ne fait toujours pas l’unanimité. Elle est parfois critiquée, parfois encensée. Toutefois et heureusement, elle a pu reprendre une vie et une scolarité normales.

Comment votre film a-t-il été reçu en Irak ?

J’ai reçu des retours extrêmement positifs. Il y a globalement beaucoup d’enthousiasme autour du film. De plus, le public irakien a été très ému, parce que c’est la première fois que cette époque est traitée au cinéma.

L’Irak ne dispose pas d’industrie cinématographique et les tournages restent rares. Avez-vous néanmoins un film irakien à nous recommander ?

Je vous recommanderais de découvrir Monsieur Saïd (1957, Kameran Hosni) et The Son of Babylon (2009, Mohamed Al Daradji).

J’apprécie la simplicité de Monsieur Saïd. Le film montre la vie quotidienne des Irakiens dans les années 1950, la vie telle qu’elle était avant toutes les guerres qui ont miné le pays. C’est l’histoire d’un homme ordinaire qui essaie de louer une maison pour sa famille.

The Son of Babylon nous plonge en 2003, trois semaines après la chute de Saddam Hussein. C’est un film à connaître pour mieux comprendre la période actuelle.

En visionnant les deux films, on constate ainsi les changements qui se sont produits durant cinquante ans. Une période funeste que j’appelle « le trou noir ».

Quels sont vos projets à présent ?

J’ai des idées de films, mais j’ai vraiment besoin de prendre le temps de me poser et de réfléchir à ce que je souhaite raconter avant de m’engager dans un nouveau projet.

 

Propos recueillis par Hélène Robert