

Sauvage rappelle à bien des égards les épisodes cévenols : à la fois fascinante, radicale et sombre, cette première fiction signée Camille Ponsin (qui s’est consacré jusqu’ici au documentaire) explore une double imprédictibilité : celle de la Nature, et celle de la nature humaine.
Dans un coin perdu, Sam (Céline Sallette, foudroyante) et Karl (Bertrand Belin, entre ciel et terre), vivent avec leur fille Anja (la trop rare à l’écran Lou Lampros, habitée) dans une petite communauté marginale. La jeune fille solitaire et mutique, préfèrant depuis l’adolescence la compagnie des arbres, des rochers et des animaux, disparaît de plus en plus longtemps. Son comportement va bouleverser l’utopie sociale et fragile du collectif.
Difficile de savoir ce qui, du rythme lent et aride de Sauvage, tient des Cévennes, du scénario, des images, du casting… Ce qui ressemble d’abord à un drame social laisse émerger, insidieusement, des enjeux toujours plus profonds.
Sam cherche à respecter l’ordre social alternatif choisi tout en prenant soin de l’enfant qui échappe à tout, même à l’amour. Elle connaît les règles, encaisse les contraintes, et mesure les limites sans jamais les appliquer comme des solutions. Elle accepte ET elle résiste, au jugement avant tout, se refusant à corriger, bien incapable d’abandonner. Lou Lampros incarne passionnément Anja, habitant un corps qui précède le langage et met le système à mal, avec une présence instable, au bord du gouffre. Ce lien entre elles, hors cadre et que rien ne peut défaire, rappelle ce que la philosophe Anne Dufourmantelle a sû disséquer avec précision dans son essai Entre mère et fille : un ravage. C’est lui qui fait du film une expérience frontale.
Où commence le respect ? Où s’arrête la liberté ? Alors la question résonne à nouveau, sans relâche. Respecter. Jusqu’où ? Les ondes de choc provoquées par Anja font craquer les coutures des aspirations alternatives, et les dialogues comme la mise en scène trahissent souvent avec acuité les failles, les contradictions du collectif.
Camille Ponsin (avec à l’image, Thomas Favel) capture les émotions avec intensité. Filmer les Cévennes relève ici d’un double geste : capter un territoire qui ne s’ajuste jamais aux personnages, tout en observant les individus et le collectif comme des terrains d’expérimentation. Vivien Mergot, Antoine Baudouin et François-Joseph Hors ont travaillé le son aussi directement que possible, en intégrant les variations concrètes du lieu, ses respirations, sa faune. Comme le score de Oan Kim, cette matière sonore provoque une mise en apnée totale. Le paysage impose ses variations, ses ruptures, ses zones d’ombre et de lumière. L’humain et le nature coexistent. L’indomptable ne souffre d’aucune hiérarchie.
Que ce soit dans le froid, aussi désespérée qu’invincible, s’évertuant seule à tirer, pousser, tirer encore un vieux poêle trop lourd en haut d’un sentier perdu dans les bois, ou à travers la douleur sourde, héroïque, vitale, sans garantie de retour, qui brûle dans son regard, Céline Sallette hante chaque scène, ou presque.
La question n’est plus “comment ramener dans les rangs…”, mais “qu’est-ce qui autorise à le faire ?”. Inspirée par l’histoire réelle d’une de ses amies, Anna, le réalisateur explore avec une délicatesse radicale nos ravages et nos contradictions. Là où tant de récits convoquent la figure de l’enfant sauvage et de l’état de nature pour mieux raconter le retour à la norme (Mowgli, Tarzan…), c’est tout notre socle civilisationnel que Camille Ponsin interroge.
Mary Noelle Dana
