
Le scénariste de The Social Network retrace les dérives de Facebook et des réseaux sociaux en suivant l’enquête minutieuse du Wall Street Journal sur les révélations de la lanceuse d’alerte Frances Haugen.
Une jeune femme blonde, rivée à son téléphone, est postée au bord d’une route à côté de son véhicule. Une voiture de patrouille s’arrête et deux policiers lui demandent si elle a besoin d’aide. Ivre, en attente d’une dépanneuse, elle devient vite agressive et invective et filme ses interlocuteurs – l’un black, l’autre latino – pour revendiquer haut et fort sur les réseaux sociaux un harcèlement anti-Blancs de la part des autorités. Son post est terrifiant, raciste, injuste, débile.
C’est sur cette scène désagréable que s’ouvre The Social Reckoning, avant de partir, semble-t-il, dans une toute autre direction : au sein de la rédaction du Wall Street Journal, où Jeff Horwitz est engagé pour enquêter sur Facebook, et dans cette même société où une ingénieure informaticienne, Frances Haugen, tente de convaincre ses collègues qu’il y a quelque chose de pourri au royaume des algorithmes. C’est là que se boucle la boucle : Frances s’est mise à étudier les statistiques des « like » et « partages » après avoir vu cette vidéo de la jeune femme blonde radicalisée… qu’elle avait connue quelques années plus tôt dans un tout autre état d’esprit.
« Relier les gens est une noble mission… », déclare au journaliste Frances, qui croyait dur comme fer à l’invention de Mark Zuckerberg. Et c’est la raison pour laquelle elle devient lanceuse d’alerte : l’idée pervertie lui semble un danger terrible pour la démocratie. Elle a raison. Nous sommes en 2020, et tout est vrai. C’est glaçant. Et cela mène tout droit, en janvier 2021, à l’assaut des partisans de Donald Trump sur le Capitole, celui qui vient de perdre l’élection présidentielle au profit de Joe Biden, tandis que le patron de Facebook et Instagram (Jeremy Strong, buté et hiératique) tarde à prendre les mesures qui s’imposent. En tête d’une distribution impeccable, c’est avec un indicible bonheur qu’on retrouve enfin Mikey Madison, deux ans après sa folle performance dans Anora, qui lui valut l’Oscar de la meilleure actrice. Elle est ici parfaite en bulldozer fragile.
Même si le film nous perd un peu dans son flot de paroles et si sa forme ne parvient pas toujours à maintenir son cap, il était plus que temps que le cinéma américain s’empare du sujet. Si vous aimez les films dont les héros sont journalistes ou lanceurs d’alerte, du Gouffre aux chimères à Pentagon Papers, en passant par Les Hommes du président et Spotlight, The Social Reckoning est fait pour vous.
Isabelle Danel
