Adieu monde cruel

Va, cours et deviens

De l’adolescence comme fugue hors du monde, qui achève sa course pour aller vers la vie, l’amour, les possibles. L’acteur Milo Machado-Graner dans le mouvement de la fin de sa propre adolescence, en compagnie d’une jeune fille douce, la révélation Jane Beever. Un essentiel récit d’apprentissage, beau à pleurer.

Lisieux, la nuit, une traque. Otto Vidal/Milo Machado-Graner court comme une bête chassée, et notre mémoire recompose au travers de sa fuite apeurée, la présence doublée d’un enfantdéjà vu du cinéma : Antoine Doinel/Jean-Pierre Léaud, dans son échappée à perdre haleine, vers la mer, à la fin des  400 Coups de François Truffaut, travelling en continu s’attachant à l’évasion du fugueur.

Un élan truffaldien soulève Adieu monde cruel. Nous voilà projeté dans la trajectoire de cavale de son héros, le scénario déplié sur son mouvement d’aller et de retour, une disparition suivie d’une réapparition. En voix off, Françoise Lebrun, la narratrice, prévient d’emblée : « C’est une histoire qui commence par la fin et finit par le début. »

La fin, c’est la mort. Le début, la renaissance. Il s’agit de quitter un monde avec une lucidité lourde, pour y revenir chargé d’insouciance. Plus proche encore que du jeune Doinel, Otto Vidal n’est pas si différent, au fond, du Arco animé dans le film d’Ugo Bienvenu, histoire d’un petit garçon du futur à la cape arc-en-ciel, que la jeune et aventurière Iris va aider à rentrer chez lui. Félix de Givry en était le coauteur. Le cinéaste/auteur/producteur reprend ce même attelage dans Adieu Monde cruel, son premier long-métrage, découvert en clôture de la Semaine de la Critique au dernier Festival de Cannes : celui d’une fille aidant un garçon à revenir chez lui, et même, à lui, littéralement.  « Je ne peux plus mentir et faire semblant de ne pas exister », dira-t-il.

Les premiers plans de ce garçon courant vite dans la nuit vide et provinciale de Lisieux, saisie hors du temps sur pellicule 16 mm, comme un territoire inquiétant et obscur, assombri par la photographie aux reliefs en clair-obscur de Tara-Jay Bangalter, travaillent les souvenirs de la jeunesse de Félix de Givry, sa terreur des autres, son désir de disparaître, son rêve de devenir un autre, de ne plus être lui-même. Il a subi du harcèlement scolaire au collège. Otto Vidal, son personnage, en fait l’expérience, comme si la fiction devenait la rémanence de la douleur de son auteur. Mais à peine cette porte ouverte, en prémices de l’histoire, il prend soin de s’en éloigner, refermant bien vite l’accès à ce sujet social. Aucun dossier de société n’est sur la table du scénario, coécrit avec Marie-Stéphane Imbert.

Otto Vidal fuit le harcèlement de ses camarades dans une nuit angoissante, puis décide d’en finir avec la vie. Sa mort par noyade ratée, rejeté par une rivière normande bienveillante, s’ensuit son épopée existentielle, flottante, singulièrement immobile. Elle tient du grand voyage de la vie, accompli alors même que le héros fait du surplace. Otto ramené sur le rivage de la vie choisit la disparition volontaire, et c’est en spectre qu’il survit, dans sa propre ville, terré dans un bâtiment désaffecté, puis caché dans une chambre d’hôtel inoccupée par une ado douce, à qui Jane Beever, actrice anglo-belge de vingt ans aux traits d’enfance et de félicité, confère une lumineuse empathie. Avec Milo Machado Graner, dix-huit ans, ils ont à jouer une romance adolescente, annonciatrice d’une fin heureuse : la possibilité d’un bonheur délicat, entre sentiments purs et grâce. Enfin, la lumière recouvre la nuit.

Jo Fishley