La Vie d'une femme

Scènes commentées #1

La réalisatrice Charline Bourgeois-Taquet commente cinq scènes extraites de son deuxième long-métrage, La Vie d’une femme, une exploration sensible des raisons et sentiments féminins, portée par deux actrices exceptionnelles, Léa Drucker et Mélanie Thierry.

ÉPISODE 1 : LA CHIRURGIE DU VISAGE

 

« L’idée du premier chapitre, c’était de montrer le personnage de Gabrielle tout de suite, en une seule fois, à tous les endroits : on commence par une scène très intime, une scène d’amour, puis on arrive à l’hôpital, où elle porte tout à bout de bras. Je voulais qu’on soit tout de suite au cœur des choses, du rythme de l’hôpital et du métier de Gabrielle, qui est d’opérer. J’ai fait une longue immersion dans un service de chirurgie à la Pitié-Salpêtrière et ça m’a passionnée. Ce que j’ai beaucoup aimé au bloc, qui m’a surprise, c’est que c’est très vivant : les chirurgiens se parlent de mille choses qui n’ont rien à voir avec l’opération, des gens entrent et sortent, le téléphone fixe sonne, l’extérieur fait sans cesse irruption.
Et puis, il y a un côté très chorégraphique, très cinématographique, surtout dans ces opérations de reconstruction du visage que l’on appelle des « lambeaux ». Il y a toujours deux équipes en même temps, les gens se passent des instruments avec des gestes répétés tellement de fois que c’est comme un ballet. Ça m’excitait énormément de représenter ça. Très vite, j’ai trouvé des points communs entre la place du chirurgien et celle du cinéaste : le chirurgien descend au bloc une fois que le matériel et le patient ont été préparés, comme nous, qui n’avons rien à faire sur le plateau pendant que les techniciens installent la lumière et les travellings. Et une fois que la session (d’opération ou de tournage) est lancée, c’est un travail collectif, où toutes les énergies convergent, je trouve ça très beau. J’avais l’autorisation de prendre des photos au bloc, que j’envoyais à mon chef-opérateur, Noé Bach, pour lui donner une idée des plans que j’avais envie de faire. Au tournage, il s’est fait plaisir avec un clair-obscur sublime, qui est la seule licence poétique de tout le film. Dans la réalité, c’est moins beau : la lumière est beaucoup plus crue, directe, plate et blanche. Noé était très intéressé par le geste, le travail des mains, et moi par l’idée que Gabrielle réparait des visages, dans le cadre d’un film qui est un portrait. Dans cette scène, il y a aussi l’apparition de Frida et la mise en place de sa relation avec Gabrielle. Je me suis dit très vite que, dans ce premier chapitre, on allait suivre les pas de Frida, qui elle-même suit les pas de Gabrielle, et que c’était à travers Frida qu’on allait découvrir Gabrielle et son univers. Elle est comme un relais du spectateur à l’intérieur du film.

Léa Drucker est exceptionnelle, c’est vraiment une immense actrice, je suis tombée amoureuse d’elle professionnellement, artistiquement, et je voudrais faire tous mes films avec elle – qu’elle soit ma Gena Rowlands ! Mais ça n’a pas été évident tout de suite pour elle d’entrer dans mon personnage. Les trois premiers jours, j’ai eu l’impression de sculpter Gabrielle avec elle. Je la poussais, je la tirais, je la fatiguais aussi en lui demandant de dire des pages et des pages de texte tout en étant constamment en mouvement et en faisant toujours quatre choses en même temps…
J’adore les acteurs qui ont une façon de parler très personnelle, très singulière, comme elle, mais je savais néanmoins que j’avais envie dans une certaine mesure de « casser » ça. Au début du tournage, je n’arrêtais pas de lui dire de ne pas avoir peur de pousser les curseurs, aussi bien dans le côté autoritaire que dans le côté enjoué ou dans les « punchlines » au second degré. Je voulais que le personnage soit très nuancé, que cette femme ait de nombreuses facettes, et j’ai senti que je devais amener Léa à me faire confiance, à accepter de me suivre dans cette direction.

Mélanie Thierry m’a impressionnée dans cette première scène, parce que, quand bien même on est très couvert au bloc – le corps, les cheveux, le visage, bref tout sauf les yeux – elle a réussi à imposer par le regard une présence très forte, très évocatrice. Et c’est le cas dans tout le film. Je ne sais pas comment elle fait ça… »