

Empruntant au documentaire sa précision, Naomi Kawase propose une fiction sur des questions éthiques autour de la mort et de la disparition au Japon. On y retrouve ses sujets de prédilection et son rythme contemplatif caractéristique, non sans une propension au symbolisme parfois appuyé.
Nous sommes à Kobé, au Japon. Corry, une jeune Française, coordinatrice de transplantations cardiaques, rencontre Jin. À leur histoire s’entrecroisent d’autres trajectoires, notamment celles des familles dont les enfants sont hospitalisés en attente d’être greffés. Corry interroge ce système sans pouvoir pleinement s’y inscrire : elle se heurte à des limites structurelles et à des règles morales implicites auxquelles elle aimerait déroger. Les délais d’attente pour une greffe au Japon atteignent plusieurs années, environ quatre ans, contre quelques mois en Espagne, comme elle le rappelle lors d’une réunion avec ses collègues. Ses désirs, personnels comme professionnels, se trouvent entravés par des valeurs qui ne sont pas les siennes, mais celles de ce pays dans lequel elle ne se sent pas tout à fait chez elle.
Mêlant éléments contextuels propres au Japon et au milieu du don ainsi que des motifs oniriques, Naomi Kawase crée un univers ambivalent. Le temps s’y dilate, brouillant les pistes entre le réel et le fantasmé. Les flash-back se multiplient, superposant passé et présent, tandis que la vie est en suspens pour les enfants hospitalisés. Le traitement sonore constitue l’une des grandes forces du film. Il opère comme un seuil entre les registres et les temporalités : lorsque Corry et Jin mettent leurs mains en cornet autour de leurs oreilles, le chant de la rivière affleure, tandis que les autres sons s’amenuisent comme par magie. Le tintement des bracelets de Corry ou le passage du métro deviennent des refrains. À partir du trivial, le film trouve aussi de la poésie. Toutefois, la mise en scène insiste. Elle joue des redites, telle cette idée d’un « second estomac pour le sucré » évoquée par Jin et répétée jusqu’au trop-plein. Les motifs et symboles s’accumulent : les bracelets de Corry qui remplacent sa montre, le parallèle entre les cœurs greffés et l’arbre dans la forêt où Corry et Jin se sont rencontrés. Autant de motifs structurants, dont la répétition finit par émousser la portée.
Passé par la compétition du Festival de Locarno l’été dernier, L’Illusion de Yakushima marque un retour aux thèmes fondateurs de Naomi Kawase. On peut penser à La Forêt de Mogari sorti en 2007 pour le rapport à la mort, à Hanezu, l’esprit des montagnes, sorti en 2011, pour cette propension à puiser l’inspiration dans une nature mystique. À la fois engagé et empreint de fantastique, le film trouve son équilibre ailleurs que dans ses symboles les plus appuyés. Porté par la justesse de Vicky Krieps, il touche parfois. Et dans ce cas, c’est en plein cœur.
Par Coline Philibert.