

Avec son troisième long-métrage, Carla Simon continue de puiser dans son roman familial. Romería s’avère un bouleversant voyage vers sa jeunesse, vers la mémoire de ses parents et vers les prémices de son destin de cinéaste, pour mieux embrasser l’avenir.
Au carrefour de sa double signification de pèlerinage religieux (au sud de l’Espagne) et de fête populaire (au nord), le mot romería, qui donne son titre au film, cristallise toute l’intention du projet de Carla Simon. Celle d’être un itinéraire vers des disparus, et une réunion progressive avec de multiples personnages, pour mieux tenter d’apporter des pièces manquantes au puzzle parental de la protagoniste. Marina est un avatar de la réalisatrice, qui rejoue à travers elle son propre parcours, tout en prenant des distances grâce à la fiction. C’est une véritable enquête, douce-amère, qui se déroule à l’écran, mais dont l’issue ne comble pas toutes les questions. Les réponses sont diverses, subjectives et parfois contradictoires, augmentant le mystère des origines. Le cheminement et les rencontres nourrissent avant tout l’aventure, quel que soit le résultat. La jeune fille apprend en avançant, comme dans tout récit initiatique, en parallèle du journal intime de la véritable mère de la cinéaste, lu en voix-off. L’autrice l’a construit en rassemblant divers lettres écrites par sa génitrice avant sa mort. Un équilibre inspiré, qui prolonge avec inventivité le chemin entamé avec Été 93 et Nos soleils, pour bâtir une trilogie féconde, qui lui permettra peut-être de s’aventurer dorénavant ailleurs.
Émouvante entreprise que de visiter les fantômes de sa vie pour les ramener à la lumière, et tenter de les incarner dans des preuves tangibles. Se créer un socle existentiel, tout en cherchant à constituer un document d’état civil donnant accès à une bourse d’études supérieures en cinéma, c’est ce que cherche Marina. Carla Simon est née d’un homme et d’une femme fauchés par le sida, dans une Espagne post-Franco réanimée par la Movida, mais gangrenée par une crise de consommation d’héroïne, qui inondait alors le pays et les veines d’une partie de sa jeunesse. Mais, loin de s’enfoncer dans une chronique du glauque, Romería brille subtilement par sa lumière, terrestre et sous-marine, captée par la formidable directrice de la photographie Hélène Louvart. C’est une œuvre apaisée sur la réconciliation, malgré les manques. C’est aussi la combinaison heureuse d’interprètes novices, avec la révélation Llúcia Garcia (Marina) ou le second rôle de la grand-mère (Marina Troncoso), mais aussi le chanteur Mitch (Nuno) et l’aguerri Tristán Ulloa (l’oncle Lois), réunis pour chanter l’amour du 7e art de Carla Simon, qui a trouvé dans l’acte de filmer un sens à sa créativité. Inscrire pour toujours ce qui a eu lieu au moment où on l’a tourné, et rendre justice à ce qui n’est plus, dans un double mouvement d’hommage à ceux d’où l’on vient, pour mieux aller vers ce que l’on ne connaît pas encore.
Olivier Pélisson
