

Un couple qui s’aime. Une France qui s’enflamme. Regard sur le mouvement des Gilets jaunes à travers une fiction délicate centrée sur un très beau personnage féminin.
Les Braises, comme son titre l’indique, parle de ce qui couve et pourrait tout autant s’éteindre que s’enflammer. Le troisième long-métrage de Thomas Kruithof s’installe sur deux niveaux, l’un politique, et l’autre personnel. Comment, à l’automne 2018, l’espoir d’un monde moins injuste s’est emparé de travailleuses et travailleurs fatigués se rassemblant, vêtus de gilets jaunes, autour des ronds-points. Pour se rebeller contre les taxes et hausses des prix du carburant mettant en péril leur vie et leur travail. Comment cet élan collectif inattendu a porté et emporté Karine, ouvrière quadragénaire dans une usine alimentaire, mère de deux ados, épouse amoureuse (et réciproquement) de Jimmy, routier à son compte, se battant au quotidien pour faire vivre son entreprise de transports sans cesse menacée.
Le film s’ouvre sur une femme et un homme se mangeant du regard alors qu’ils accomplissent une tâche triviale au milieu de la nuit, à la lueur de lampes de chantier : enduire des murs, retaper une maison, leur maison. Et puis, ils montent dans le camion garé là et font l’amour, longuement, tendrement.
Le cadre ainsi posé, le « réel » ainsi exposé d’une vie dure, mais acceptable et acceptée, où l’amour est le ciment qui fait tenir l’ensemble, le scénario déploie ses ramifications pour raconter la liesse, puis les charges de CRS, l’incompréhension et les jugements expéditifs, l’argent qui manque soudain et le système D. De petites humiliations en dettes fatales, de blessures physiques en atteintes morales, Les Braises piste les signes pouvant expliquer d’où vient cette colère sourde qui grince, puis gronde au sein du peuple. En France, mais sans doute ailleurs. « C’était beau… c’est notre pays, quoi ! », dit Karine en racontant la première manifestation à Jimmy.
Le vent de solidarité et d’espoir qui souffle au-dessus de sa tête balaie un temps son rapport à son mari et ses enfants : soudain, elle ne pense plus qu’à rejoindre ses camarades de lutte, les « bisons », et fomenter encore des actions non violentes qui pourraient améliorer la société. La croyance est ici plus forte que tout, un temps plus forte que le mécanisme à l’œuvre pour faire déchanter tous ces gens agrégés par hasard et par nécessité. Tous ces gens qui ne pensent pas forcément la même chose, au fond, mais se battent pour un avenir digne de ce nom. Si l’on sent parfois que les images de violence des Braises n’atteignent pas celles vues aux actualités, on salue la volonté légitime de faire un film doux sur la dureté du monde.
En « vieux » couple amoureux qui voit son équilibre menacé, Virginie Efira (Revoir Paris , Les Enfants des autres) et Arieh Worthalter (Girl, Le Procès Goldman) sont d’une force et d’une évidence inouïes. Beauté des plans de nuit où les brasiers allument des flammèches dans les yeux des militants, ampleur des scènes de foule et élégante dialectique du combat dans les disputes de plus en plus fréquentes du couple : d’une caméra alerte, mais jamais intrusive, le réalisateur scrute les étincelles qui pourraient, à chaque minute, faire basculer son récit d’un côté ou de l’autre : lumière ou noirceur. Après La Mécanique de l’ombre et son chômeur englué dans un boulot inacceptable sentant fort le complotisme, après Les Promesses ou les concessions politicardes observées à la loupe, voici, signé Thomas Kruithof, sans doute le premier film qui fait état du mouvement de contestation des « Gilets jaunes ». Et regarde la France d’en bas sans la prendre de haut.
