Sonia Tout Court, l’art de la bande-annonce

À pied d’œuvre de Valérie Donzelli, Dossier 137 de Dominik Moll, Sorry Baby d’Eva Victor… Autant de films dont les bandes-annonces sont signées Sonia Tout Court, l’une des principales agences spécialisées dans la confection de trailers et films-annonces pour le cinéma en France. À l’occasion de la Soirée de la Création de L’ARP, qui décryptera, le 30 mars à 19 h 30, le travail autour de la sortie d’un film, nous avons rencontré sa fondatrice, Sonia Mariaulle.

 

En quoi consiste le métier de réalisatrice de bandes-annonces ?

Il s’agit d’accompagner les films de la meilleure façon pour dévoiler leurs premières images aux spectateurs. L’exercice est un peu difficile ! On est constamment en discussion avec les distributeurs, les producteurs et le réalisateur.

À quel moment, en amont de la sortie, êtes-vous contactée ?

Il n’y a pas de règles. On peut intervenir très en amont – parce que sur certains films, on ne travaille pas que sur la bande-annonce. On réalise aussi des promo reels qui ne sont pas du tout destinés au grand public, mais aux ventes internationales. Dans ces cas-là, on arrive très tôt sur le film en fonction du calendrier des festivals. On commence donc à travailler avant qu’il soit terminé, sur un très gros ours du montage ou parfois même simplement sur une sélection de rushes. D’autres fois, on arrive à la fin de la postprod. Mais on ne peut pas travailler à la dernière minute, puisque généralement, les bandes-annonces sont dévoilées au minimum deux mois avant la sortie.

Le distributeur vous fournit-il un bief précis de ce qu’il souhaite, ou êtes-vous davantage force de propositions ?

À nouveau, il n’y a pas de règles. Et c’est ce qui est passionnant dans notre métier. Je sais qu’on fait souvent appel à moi par rapport à des typologies de films ou de sujets sur lesquels j’ai l’habitude de travailler. Et dans ces cas-là, ça m’arrive assez régulièrement qu’on me donne carte blanche. Mais c’est aussi parce que ce sont des distributeurs, des producteurs ou des réalisateurs avec qui je travaille depuis longtemps, qui me font confiance. Après, j’aime beaucoup échanger autour du film, ça va me permettre de visualiser un peu les axes vers lesquels il faut aller. Parfois, on me demande des choses très classiques, d’autres fois, il y a un désir pour quelque chose de plus conceptuel. Et puis, je pose des questions : est-ce qu’on souhaite aborder tel sous-texte ou intrigue secondaire du film ? Est-ce qu’on veut souligner quelque chose, ou est-ce qu’on préfère éviter d’aborder tel élément ? Une bande-annonce, finalement, c’est plein de curseurs avec lesquels on va jouer.

Votre cinéphilie - ou le fait que vous aimiez ou n'aimiez pas certains films – a-t-elle une influence sur votre travail d'une manière ou d’une autre ?

Lorsque je regarde un film pour la première fois, j’essaie de garder mon œil de première spectatrice et pas de professionnelle. J’ai besoin de me laisser aller à mes propres émotions. Après, c’est peut-être bizarre ce que je vais vous dire, mais j’aurais tendance à dire que si je n’aime pas un film, c’est plus facile ! Mais mon travail, ce n’est pas de juger un film, mais d’essayer d’en extraire le meilleur pour pouvoir le montrer dans ce qu’il a de mieux. On est comme des joailliers qui travaillent une pierre. À la base, elle est peut-être un peu mal foutue, mais il suffit qu’on la cisèle d’une certaine façon, qu’on la place dans un écrin, et elle va tout de suite être beaucoup plus jolie. Je suis au service du film, avant tout. Après, bien sûr, quand j’aime beaucoup un film ou un réalisateur, j’ai envie de tout donner pour être à la hauteur. Ça met la barre haut !

Le regard du réalisateur peut-il être un obstacle à votre travail ?

Bien sûr. Mais il faut se mettre à sa place. Il a porté son film depuis plusieurs années, et d’un seul coup, il découvre une bande-annonce où on lui a découpé ses plans, ses scènes, n’importe comment – enfin, n’importe comment, je m’entends (rires) ! Il ou elle a travaillé sur un montage, sur une narration bien précise, et nous, on arrive avec quelque chose de complètement déconstruit. Et ça peut être vécu violemment. Alors oui, certains réalisateurs vont être très impliqués dans la fabrication de la bande-annonce, parce c’est leur bébé qu’on triture un peu dans tous les sens. D’autres, au contraire, vont vouloir se retirer parce qu’ils comprennent que c’est un autre travail, ou préfèrent ne pas voir ce qu’on fait à leur film. Après, on échange, il y a certains éléments sur lesquels ils vont avoir des choses à dire, comme le choix de la musique, par exemple.

La musique tient-elle une place importante dans la conception d’une bande-annonce ?

Oui, c’est fondamental. Rien qu’avec une musique, vous pouvez sortir une évidence autour d’un film et faire adhérer votre public. Comme on a très peu de temps, on doit jouer avec tous les éléments – quitte à surjouer parfois. La musique indique tout de suite l’ambiance d’un film, que ce soit une comédie ou un thriller.

Le paradoxe, c’est que pour préparer une bande-annonce, vous devez très bien connaître le film - et en même temps, vous vous adressez à un public qui n’en n’a peut-être jamais entendu parler…

C’est la grande difficulté. Il faut connaître le film et en même temps savoir s’en éloigner. Parce que c’est vraiment une autre grammaire. C’est pourquoi je dis toujours qu’il faut connaître le film dans tous ses éléments, dans toutes ses particules, c’est-à-dire ses plans, le jeu de ses comédiens, sa rythmique. Vous devez vous inspirer de tout ça, de l’ADN du film, dans la recette de la bande-annonce.

Y a-t-il une recette particulièrement adaptée au public français, qui serait différente si elle était à destination d’un public étranger ?

Oui, bien sûr, il arrive que nous soyons amenés à refaire entièrement une bande-annonce d’un film étranger pour la France. Surtout, il y a beaucoup d’adaptations qui sont faites pour des raisons de durée. Aux États-Unis, par exemple, on peut trouver des bandes-annonces de deux minutes quinze, deux minutes trente, facilement. Pour la France, c’est beaucoup trop long.

Avant de fonder Sonia Tout Court, vous avez travaillé aux États-Unis. La culture de la bande-annonce y était différente ?

À l’époque, oui. C’était le moment de l’utilisation quasiment systématique de la voix off aux États-Unis. De plus, dans une bande-annonce, vous travaillez beaucoup la langue. Et l’anglais est plus facile pour le marketing, c’est très accrocheur immédiatement, contrairement au français. Je me suis amusée à pasticher ce que j’avais appris aux États-Unis dans la bande-annonce de La Tour Montparnasse infernale, que j’ai réalisée juste à mon retour.

Quelles sont les bandes-annonces dont vous êtes le plus fière ?

Peut-être celles où l’on joue un concept qui sert le film. Je pense à Climax, où je jouais avec des cartons, comme une sorte de leitmotiv pour dire exactement ce qu’on voyait à l’image, le tout avec une super rythmique. D’une certaine manière, ça a amené une tension. Et puis, j’adore la bande-annonce qu’on a réalisée pour Femme fatale de Brian de Palma. Vous savez, il y a cette formule que je déteste, qu’on entend souvent : « On voit tout le film dans la bande-annonce ». Une bande-annonce, ça dure une minute trente, donc impossible qu’on y voie tout le film… Mais pour m’en moquer, dans celle de Femme fatale, je me suis amusée à mettre justement tout le film en accéléré !

Vous évoquiez votre travail sur Climax. Vous avez réalisé beaucoup de bandes-annonces des films de Gaspar Noé. Comment est née cette collaboration avec ce cinéaste ?

Avec Gaspar, c’est particulier. Je connaissais toute sa filmo, j’avais très envie de travailler avec lui. Par un ami commun, j’ai eu la chance de le rencontrer. Mais il était très méfiant, il ne voulait pas que ses images quittent sa salle de montage, il ne voulait confier à personne d’autre que lui la réalisation de sa bande-annonce. Alors, on a beaucoup parlé, j’ai réussi à le convaincre de lui proposer quelque chose. Il a aimé, et depuis on travaille presque tout le temps ensemble.

Vous avez fondé Sonia Tout Court il y a vingt-cinq ans. À quel point la manière de faire des bandes-annonces a-t-elle évolué depuis 2001 ?

Disons que j’ai le sentiment qu’aujourd’hui, on ose moins de choses. On est souvent dans des bandes-annonces presque stéréotypées. C’est comme si une forme de classicisme s’était instaurée. Des bandes-annonces comme celle de Femme fatale, surtout sur un film d’un grand réalisateur comme Brian de Palma, je ne sais pas si elles pourraient être aussi audacieuses aujourd’hui. Il faut dire aussi que le spectateur est beaucoup plus sollicité qu’avant. Avant, on voyait essentiellement les bandes-annonces au cinéma. Aujourd’hui, elles sont dans le métro ou sur nos téléphones – souvent au format vertical et sans le son, à mon grand désespoir. Donc, tout ça s’uniformise un peu. Alors que je pense qu’on devrait saisir cette variété de format pour expérimenter davantage. Mais on est de plus en plus contraint. Par la durée notamment.

Les bandes-annonces sont de plus en plus courtes ?

Oui ! Avant, je savais que quand on avait des films d’envergure, on pouvait dépasser les deux minutes, voir les deux minutes trente. Ce n’est plus possible aujourd’hui.

 

Comment devient-on réalisatrice de bande-annonce ? Quel a été votre parcours ?

J’ai vraiment une formation atypique. C’est ce que je voulais faire depuis toujours. C’était un peu une idée fixe. J’ai un parcours universitaire où j’ai davantage travaillé sur la théorie – j’ai soutenu un mémoire qui s’intitulait Esthétique de la bande-annonce. Et puis, j’ai appris le montage sur le tas, en autodidacte, comme on apprend pour écrire à tenir un stylo. J’ai appris la grammaire, la rythmique, le son, comme on travaille la ponctuation quand on développe son style littéraire. Et j’ai fait des stages. J’ai travaillé chez Bonne Question !, où l’on m’appelait « Sonia Bonne Question », puis chez FKGB, où l’on m’appelait « Sonia FKGB ». Alors, quand j’ai créé ma propre boîte, c’est devenu Sonia Tout Court.

 

Propos recueillis par Pierre Charpilloz