La Grève

Marche ou grève

En choisissant de réunir, autour d’un texte d’Ovidie, des images d’archives et des témoignages intimes, Gabrielle Stemmer (Rispondimi, Les Cahiers Adjani, Femmes sous algorithmes…) signe un film hypnotisant, à la croisée de la vidéo d’art et du documentaire.

Produit par Blue Monday Productions et Belleville Production, qui avancent souvent main dans la main (Léonor Serraille depuis son premier film, ou Nino de Pauline Loquès, entre autres…), La Grève est un objet cinématographique ambitieux et troublant. La réalisatrice est allée puiser ses images dans des fonds d’archives tels l’INA et de Ciclic, notamment. Le film-collage s’avère infiniment passionnant, même pour quelqu’un de familier avec le texte d’origine.
Très vite, La Grève trouble les repères temporels. Les archives, qui semblent s’étendre des années 1950 à aujourd’hui, créent un flux où les gestes, les postures et les attentes se répètent, se déplacent, se rejouent. D’une décennie à l’autre, les corps changent, les contextes évoluent, mais quelque chose persiste, se lit dans ces publicités, films amateurs, fragments de fiction ou de télévision : la permanence d’un système.

La chair est triste, hélas (Éditions Julliard, 2023) est un essai sans concession, mi-pamphlet, mi-brûlot, d’une férocité et d’une honnêteté aussi déconcertantes que bienvenues. Dans la lignée du King Kong Theory de Virginie Despentes, le récit charrie le poids supplémentaire des dix ans de révélations et de prises de parole post-MeToo, des deux dernières décennies de luttes féministes, et des avancées scientifiques, historiques ou socio-économiques menées sur le couple hétérosexuel traditionnel.
En 2025, Ovidie a elle-même adapté son texte au théâtre, dans une mise en scène particulièrement cinématique et incisive portée par Anna Mouglalis.
Gabrielle Stemmer, elle, a choisi Julia Faure (Le Daim de Quentin Dupieux) comme narratrice : une voix douce, apaisante, offrant un contraste saisissant avec le texte et les images. Si la grève dont il s’agit est d’abord celle du sexe, et donc de l’acte sexuel à proprement parler, le texte et les choix de la réalisatrice dépassent largement le sujet pour remettre en question la place des femmes dans la société et, surtout, leur rapport au corps, à leur identité, à leur liberté, et à la fonction du couple hétérosexuel.

Nombre des images choisies et montées par la réalisatrice mettent en scène des femmes avant tout représentées, cadrées, offertes, disponibles, mais aussi morcelées, démantelées dans leurs corps. Ce collage finit par dessiner une pédagogie implicite du féminin, portée par l’injonction à être et se rendre désirable, selon des critères mouvants, certes, mais toujours pour les hommes. Le film, comme le texte d’Ovidie, souligne le système, met à jour la propagande qui assure sa légitimité. Il révèle non seulement ces mécanismes, mais aussi la cohérence du conditionnement qui en résulte.
Car la violence systémique envers les femmes n’est pas seulement imposée : elle est aussi absorbée, rejouée, excusée, intégrée. Les témoignages qui ponctuent le film, réduits à quelques phrases et à un prénom, s’inscrivent dans le flux, sans rupture, comme des échos supplémentaires à une parole déjà saturée. Leur brièveté et leur anonymat partiel renforcent moins une singularité qu’une reconnaissance, et la confirmation d’une condition partagée. En adaptant ce texte, Gabrielle Stemmer en étend la portée, faisant glisser la confession vers une forme de chœur, où l’intime devient progressivement collectif.
Les choix de la réalisatrice, ce collage et ces images hétérogènes, sans hiérarchie apparente, dépassent leur fonction esthétique, prolongent le geste et mettent à jour une organisation violente et systématique des corps, des regards et des désirs, dont la liberté et l’autonomie des femmes semblent les premières ennemies.