

Immersion flirtant avec le polar, au cœur de champs de roseaux, cette découverte néerlandaise intrigue et marque par son sens de la mise en scène. La révélation d’un auteur, Sven Bresser, et d’un acteur non professionnel qui fait ses débuts à l’écran, Gerrit Knobbe.
Héritier des figures tutélaires de ses aînés suédois Max von Sydow et belge Johan Leysen, le nouveau venu Gerrit Knobbe arpente, dans la peau du taiseux Johan justement, les roselières hollandaises du bien nommé Reedland. Véritable coupeur de roseaux à la ville, il fait ici ses débuts magnétiques devant la caméra, tout comme la plupart de ses partenaires, face aux étendues jaune paille qui peuplent une nature silencieuse, dense, opaque. Le réalisateur Sven Bresser a voulu mettre en scène ce véritable décor végétal comme un personnage à part entière, pour illustrer la définition de l’artiste néerlandais Armando à propos du « paysage coupable ». L’idée de qualifier l’indifférence de la nature immuable face aux malheurs et aux souffrances des êtres humains. Un tremplin idéal pour faire glisser subrepticement le quotidien et le familier vers l’indescriptible, et toucher à une inquiétante étrangeté.
C’est un pari pour le jeune cinéaste, dont c’est le premier long-métrage, révélé cette année à la Semaine de la Critique cannoise. Pas si aisé de rendre palpable l’ambiguïté des éléments naturels, mais il y accède, grâce à la répétition des gestes et des situations, dont l’accumulation crée un décollement progressif du réel, pour aller vers un sentiment d’a-normalité. Grâce aussi aux nombreux plans fixes et panoramiques, travellings et zooms, lents et mesurés. Le public peut y projeter ses interrogations quant au mystère ambiant. Sven Bresser ne donne aucune réponse, mais il peuple ses images de propositions visuelles et sonores, pour décrire un questionnement lié à une contamination du mal. Des sensations fortes traversent ainsi l’écran, comme quand le coupeur de roseaux brûle les restes de ses récoltes, et qu’une brume épaisse envahit l’espace, floutant les repères et ne laissant apparaître parfois qu’un soleil rougeoyant, devant l’objectif complice du directeur de la photographie Sam du Pon.
Reedland traduit l’état intérieur de son protagoniste en le transférant sur son environnement. La piste du polar, avec le corps d’une adolescente retrouvé en pleine nature, n’est que le prétexte pour mettre à jour le mal traînant dans chaque âme, et la xénophobie tapie dans la communauté locale, réticente au changement, au capitalisme, à la mondialisation, et à la présence de l’autre (le village d’en face, la rivalité économique chinoise). Cet autre reste hors-champ, mais l’esprit du mal se concrétise dans une étrange matière noire, parfois liquide, parfois solide. Une matérialisation métaphysique qui surprend autant qu’elle fascine, notamment via un très beau plan où un potentiel ciel étoilé n’est qu’une flaque sombre aux reflets laqués, filmée en plongée. Une étonnante hybridation entre image mouvante, peinture et photographie, en adéquation avec ce voyage singulier dans les terres du Nord.
