La Vie d'une femme

Scènes commentées #2

La réalisatrice Charline Bourgeois-Taquet commente cinq scènes extraites de son deuxième long-métrage, La Vie d’une femme, une exploration sensible des raisons et sentiments féminins, portée par deux actrices exceptionnelles, Léa Drucker et Mélanie Thierry.

ÉPISODE 2 : LE SPECTACLE DE DANSE

 

« Une scène très dure à réaliser : il fallait coordonner les danseurs, les actrices, les figurants… On m’avait promis que nous aurions deux jours de tournage, et je n’ai eu qu’une journée, avec une heure de répétition. Par ailleurs, les danseurs ne sont pas des machines : il faut qu’ils prennent des pauses. Un handicap de plus dans cette journée, parce qu’ils ne les prenaient pas forcément à des moments qui nous arrangeaient… On a tellement manqué de temps qu’on n’a pas réussi à bien tourner la fin de la scène, en tout cas ça ne correspondait pas à mon découpage. Et j’aurais aimé avoir le temps de mieux placer les actrices par rapport à la lumière, mais on a vraiment terminé dans une urgence totale, on avait déjà tellement dépassé les horaires de la journée que la production a presque dû nous retirer la caméra des mains…
Mais j’aime quand même la séquence. L’enjeu, c’est le rapprochement entre les deux femmes. C’est la première fois que Gabrielle va être troublée par Frida, et j’aimais bien, dans cette scène avec très peu de dialogues, que Frida prononce cette phrase : « Tu me plais, Gabrielle », qui est presque vécue comme une agression. Quand elle le dit, Mélanie ne bouge pas, il se passe quelque chose de très fort. Je voulais faire de Frida une sorte de femme fatale, à la fois féminine et un peu virile, assez sauvage, avec l’ambiguïté que peut avoir une Sharon Stone dans Basic Instinct.

C’était important que ce soit une scène muette, avec une temporalité un peu suspendue, parce que tout le début du film est très dialogué et frénétique. Il fallait qu’il se passe quelque chose de charnel, de physique, que tout passe par le regard, que la chorégraphie et les deux actrices soient en interaction, que les déplacements des danseurs fassent parfois obstacle au rapprochement des deux personnages. J’avais envie qu’on retrouve Gabrielle dans un contexte très éloigné de l’hôpital et de son environnement habituel. Un lieu artistique, lié à l’univers de Frida, mais sans pour autant qu’elles soient assises dans une salle de spectacle : je voulais qu’elles soient dans une déambulation, parce que le mouvement au cinéma m’obsède. J’ai écrit à un chorégraphe que j’admire énormément, Angelin Preljocaj (que je ne connaissais pas) pour lui demander s’il accepterait de créer la scène pour moi. Le décor a été très dur à trouver parce que je voulais un musée et qu’ils étaient soit trop chers, soit pas disponibles pour un tournage. On a fini par en dénicher un, le Musée du Tissu à Lyon, mais qui avait été entièrement vidé, donc ça n’était plus qu’un hôtel particulier (avec notamment un magnifique escalier) dont on allait pouvoir faire ce qu’on voulait. Ce qui nous a plu à Noé et à moi, c’est que les murs étaient noirs, ce qui promettait des choses magnifiques en lumière. »