La Vie d'une femme

Fragments de deux corps amoureux

Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes, le deuxième long-métrage de Charline Bourgeois-Tacquet continue d’explorer raisons et sentiments féminins, à travers une passion vécue intensément, mais sans brutalité. Comme un éloge de la douceur.

Il y a des films dont on sent qu’ils ont été désirés et réalisés pour une image, une séquence, un dialogue, autour desquels une intrigue s’est naturellement construite, pour bourgeonner et polliniser l’écran. C’est ainsi que La Vie d’une femme semble avoir laissé dérouler son scénario depuis le centre de gravité d’une phrase aussi ferme que délicate de Gabrielle envers son mari, au terme d’une courte dispute : « C’est pour éviter qu’on se sépare que je propose de partir ». De fait, tout le projet du film se situe dans ce pas de coté annonçant une fausse fuite, et une véritable réinvention de son héroïne. Mais aussi derrière ce beau titre programmatique, presque tautologique : nous regardons une femme qui vit. Plus encore : qui veut vivre. La force de propulsion de Gabrielle, et du film, se situe dans cette volonté. C’est parce qu’elle estime, un soir, avoir fait suffisamment d’efforts pour les autres, mari, amant, collègue, famille, que Gabrielle décide de vivre, par et pour elle-même, et non pas en fonction des autres.

Un cheminement intime qui se construit en s’émiettant en douze chapitres, annoncés à l’écran dans de larges traits de peinture rose, dont la matérialité du tracé exprime parfaitement l’énergie de Gabrielle, cette chirurgienne qui, hors du bloc opératoire où tous ses gestes sont mesurés au millimètre près, se propulse dans sa vie comme un pinceau sur une toile, avec le risque de l’éclaboussure et du débordement. Cette énergie, c’est celle de Léa Drucker, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre que celle que notre routine de spectateur s’est habituée à reconnaître sur les écrans deux à trois fois par an. Si l’on croit dans un premier temps la retrouver en terrain connu, à plus forte raison dans le cadre d’un milieu hospitalier quelques mois après L’Intérêt d’Adam, très vite, quelque chose a changé. Sa voix, habituellement calme jusqu’à la froideur, est ici explosive, tour à tour enjouée et autoritaire, et son pas impose sa cadence au cadre, au risque parfois de semer la caméra, qui semble lui courir après.

La Vie d'une femme. Copyrights Pyramide Distribution.

C’est que, chez Charline Bourgeois-Tacquet, les femmes foncent, généralement au-devant des hommes, trop souvent retardataires, trop lents pour elles. Pour autant, elles savent ralentir pour se retrouver entre elles. En 2021, dans Les Amours d’Anaïs, c’était Anaïs Demoustier qui diminuait sa foulée de bulldozer pour s’arrimer à Valeria Bruni Tedeschi. Cinq ans plus tard, c’est donc Gabrielle qui va caler son rythme sur celui de Frida (Mélanie Thierry), la romancière venue l’observer au travail afin de nourrir un futur livre, et qui va initier la spécialiste des corps fracassés à une leçon d’anatomie dont elle ne savait pas avoir besoin.

Avec une caméra vibrante de sensualité sans jamais céder à la complaisance, et en refusant avec assurance le récit trop souvent attendu d’une passion amoureuse forcément destructrice pour lui préférer le spectacle apaisant d’une balade côte à côte, Charline Bourgeois-Taquet ajoute un magnifique chapitre à son étude au long cours des sentiments.

 

Emmanuel Raspiengeas

À écouter aussi, l'interview minutée de Charline Bourgeois-Taquet par Jenny Ulrich