

Ce documentaire sur L’Orchestre de Paris nous entraîne dans le mouvement et les liens, les harmonies et (parfois) les dissonances de ce cœur qui bat.
Ils sont cent vingt. Cent vingt musiciens de l’Orchestre Symphonique de Paris, filmés le plus souvent à la Philharmonie. Cent vingt personnalités qui, sous la direction du jeune chef Klaus Mäkelä, ou celle d’un « chef invité », jouent du Igor Stravinsky, du Béla Bartók du Mahler ou du Ravel. Cent-vingt âmes dont le son, le rythme, le souffle sont ici scrutés, saisis, révélés, réinventés.
Philippe Béziat (Traviata et nous, 2012 ; Les Indes galantes, 2020) réalise ce prodige de nous plonger au cœur de ce groupe unique, de nous en dévoiler les arcanes, nous en faire entendre l’unisson et la singularité.
Filmés à leurs pupitres respectifs, écoutés aussi via des micros installés quasi à chaque poste, ils se révèlent dans toute leur humanité, leur complexité et leur art. Face caméra, certains musiciens réécoutent leur partition, souvent les yeux fermés, parfois un sourire aux lèvres. De temps à autre, leurs mots sont inscrits sur l’écran. « L’orchestre est une société basée sur l’autorité et le collectif. » Il est, bien sûr, question d’ensemble, d’harmonie, de liens. De famille d’instruments (« les dix-huit violonistes qui font le même geste au centième de seconde près ») et d’ancienneté au sein de l’orchestre (« Je suis entré le plus jeune en 1977, et maintenant, je suis le plus vieux. »). De bonheur de jouer et d’émerveillement de faire partie de ce grand tout. On pourrait croire que cette vie de répétitions et de contraintes, d’envolées musicales, est idyllique. Jusqu’à ce moment où, anonymement, leurs griefs inscrits sur la toile s’accumulent, se répondent, évoquent un « mariage forcé » : « Jouer à côté d’elle, c’est comme jouer à côté d’un mur », « Comment le Bon Dieu a pu distribuer du génie à un con pareil ? Presque, ça me révolte ! »
Il y a celui-ci qui dit qu’il n’aime pas son son, ou cet autre qui refuse avec le sourire d’être assimilé à la mélancolie de son instrument, ou encore ce troisième racontant comment il a compris, sous la direction de Pierre Boulez, que la liberté était dans le cadre… En quatre-vingt-dix minutes qui passent comme un rêve, le réalisateur (aidé d’une équipe hors pair de techniciens du son, de monteurs image et son) nous donne à voir et à entendre un monde en soi, une communauté au don magique, qui en rappelle tant d’autres. C’est foisonnant, passionnant. Unique.
Isabelle Danel
