Running Man de Edgar Wright

La satiété du spectacle

Près de quarante ans après une première version signée Paul Michael Glaser, avec Arnold Schwarzenegger, Edgar Wright adapte à sa façon, sincère mais un peu appuyée, le roman de Stephen King.

Conçue comme une improbable dystopie, l’idée de filmer la mort en direct (titre du livre éponyme de David Compton, adapté par Bertrand Tavernier au cinéma, avec Romy Schneider et Harvey Keitel en 1980), a inspiré dans le passé l’écrivain Robert Sheckley, qui a signé deux chasses à l’homme littéraires, portées à l’écran par Elio Petri dans La Dixième Victime, et par Yves Boisset dans Le Prix du danger. Stephen King a également produit un récit d’anticipation, Running Man, fondé sur un principe similaire. En 1987, sa première adaptation, globalement ratée, par Paul Michael Glaser, mettait en scène un Arnold Schwarzenegger de toute évidence peu investi.

Près de quarante ans après, alors que la violence à l’écran s’est plus que banalisée (on se souvient de la mort récente de Jean Pormanove, survenue en direct sur la plate-forme internet Kick), Edgar Wright propose son adaptation du roman de King.

Stephen King, dont le cœur a toujours penché à gauche, a un temps signé des livres sous le pseudonyme de Richard Bachman. Ces quatre titres, Running Man, Chantier, Rage et Marche ou crève, délaissent le surnaturel cher à l’auteur de Shining, pour énoncer, de différentes façons, une virulente critique sociale enrobée sous les atours du thriller. Running Man, dystopie dickensienne, voit un ouvrier marié et père de famille s’engager volontairement dans une chasse à l’homme télévisée pour sauver sa fille gravement malade. Écrit en 1982, le livre inventait bien avant l’heure une télé spectacle prête à tout montrer pour faire de l’audience.

Alors que le Running Man de 1987 évacuait en grande partie cette critique sociale pour mettre en scène un personnage solitaire embarqué malgré lui dans ce jeu mortel, celui d’Edgar Wright reprend presque à la lettre le récit imaginé par King.

Nanti d’un confortable budget de 110 millions de dollars, le réalisateur de Shaun of the Dead a décidé de revenir à la source du roman, pour en tirer une fable postapocalyptique à la fois satirique et critique. Devant sa caméra, Glen Powell, tout en colère et en ironie, incarne un personnage, certes musclé, mais un peu plus humain que celui créé par Schwarzie en son temps. Résolu à signer un divertissement doublé d’une critique féroce, Edgar Wright réussit son pari pendant un moment. Mais l’abondance de biens nuit. Un peu trop long et un peu trop explicatif (certes, dans son roman, King mettait aussi les points sur les « i »), Running Man aurait probablement mieux fonctionné en vraie série B subversive (un peu à l’image du récent Marche ou crève de Francis Lawrence) plutôt que sous la forme d’un grand spectacle sympathique dans son discours et son ambition, mais in fine un peu moins mordant.