

Le sol français accueille le cinéaste japonais Ryusuke Hamaguchi et lui permet d’y inscrire le cadre de son nouveau chef-d’œuvre : Soudain (All of a Sudden), au cœur duquel l’actrice belge Virginie Efira trouve son plus bel ancrage à ce jour.
Il y a, au creux de ce titre, une notion induite : celle d’une bifurcation, d’un changement de cap inopiné. Celle qu’emprunte, un beau jour, Marie-Lou Fontaine (Virginie Efira) lorsque ses yeux se posent sur un jeune homme doté d’un spectre autistique, dans un jardin public. Son comportement erratique attire l’attention de cette femme foncièrement altruiste, qui, de peur qu’il ne s’égare ou se blesse, lui porte secours. Tomoki Kubodera (Kodai Kurosaki) se fait, dès lors, courroie de transmission : il est celui, précieux, par lequel une véritable rencontre s’opère entre cette directrice d’EPHAD investie et désireuse d’innover, une metteuse en scène japonaise atteinte d’un cancer, Mari Morisaki (Tao Okamoto, gracieuse), et Gorô Kiyomiya, l’unique comédien de sa pièce inspirée (Kyōzō Nagatsuka, tout en retenue nippone).
Entre ces trois-là, et plus particulièrement entre les deux femmes, se met à circuler une énergie singulière, et rarement filmée pour le grand écran : soit une relation dénuée de tout érotisme, mais entièrement focalisée sur l’écoute entière, l’échange, le dialogue, la conversation ; le partage, le soutien mutuel, et, chose miraculeuse : une réelle compréhension.
Tout, dans ce film bouleversant, participe ainsi de ce mouvement perpétuel, dont on sent l’élan naissant à l’instant précis de la rencontre. Une sorte de coup de foudre amical, d’où découle une expansion de la conscience : celle des personnages, de celui qui les a mis au monde et les filme avec égard, comme du spectateur stimulé d’un bout à l’autre de ces trois heures et seize minutes de métrage, où les mots et les silences se formulent alternativement en français et en japonais.
Mais il faudra voir ce film au moins deux fois pour en cerner tous les fins rouages. À la première vision, une forme d’hypnose agit : on se laisse porter par la beauté de ces âmes ivres de s’être trouvées (l’épilogue, facétieux, atteste du fait qu’elles ne se quitteront jamais plus) ; par le souffle palpable de Virginie Efira, dont le travail vocal, la présence concrète, la pulsation cardiaque trouvent leur équilibre parfait ; par l’espace de résonance que chaque élément de ce film ménage à chaque recoin de ses images.
À la deuxième vision seulement surgissent certains indices : comme ce pendule façon Foucault sur la droite du cadre lors du spectacle que donnent au « Théâtre 13 » Mari et Gorô. On pense aussi à un métronome – tout, dans ce récit, reposant sur une cadence douce, maîtrisée, apaisante, qui croit manifestement en un monde où la concorde aura damé le pion à la frénésie ; où les névroses collectives auront trouvé leur antidote ; où la mélancolie reculera au profit de l’entraide.
C’est que Soudain a tout, non pas du songe, mais du vœu (pas pieux, véritable !). Le film s’ouvre et s’achève sur Mari/Virginie Efira assoupie. On croirait assister aux prémices (prémisses aussi) d’un conte, une sorte de Belle au Bois dormant qui part sur les traces du lapin blanc d’Alice au Pays des merveilles… En chemin, elle tord le cou au capitalisme, ce vieux vampire qui refuse de mourir, comme il est dit de manière glaçante dans le très oppressant Marty Supreme de Josh Safdie. En chemin également, elle vit quelques épiphanies (la démonstration au tableau, d’une transparence de diamant, à 1 h 34′ du récit est proprement jouissive !), tente de résoudre un conflit et de réconcilier les contraires. C’est la grande force de ce conte réaliste, qui fait le pari d’un monde désirable et surtout vraisemblable.
Ce conte a des accents convoquant çà et là dans leur sillage Jean Cocteau, Jacques Demy, Alain Resnais… Pour preuve, si tant est qu’il en faille, cette flûte pointilliste, ces notes vagabondes, qui semblent remonter le temps comme dans L’Année dernière à Marienbad. Tiens, puisqu’on en est à mentionner le réalisateur de Smoking/No Smoking, pourrait-on envisager Soudain comme le remède à la solitude dont souffrent tous les personnages sans exception de son magnifique Cœurs ?
On se souvient avec émotion de la sublime séquence en voiture où les personnages esseulés de Drive My Car du même Ryusuke Hamaguchi parvenaient à se rencontrer et se confier en regardant ensemble droit vers l’horizon. Ici, Mari et Marie-Lou, elles, croisent leur regard comme d’autres croisent le fer. La différence – de taille – est que, ensemble, elles font sauter les digues du temps. Au milieu coule une rivière. Qu’il est bon d’y naviguer !
Anne-Claire Cieutat
P.S. 1 : Ce film est d’une telle sensibilité qu’on croirait sentir la météo de juin 2025 (période à laquelle le miracle de cette rencontre a eu lieu) sur sa peau. Pour info, il faisait à cette époque 21,4 degrés à Paris.
P.S. 2 : Virginie Efira et Tao Okamoto – toutes deux récompensées d’un double prix d’interprétation au Festival de Cannes – ont écrit à la main les dates sur les cartons blancs scandant le récit. Comme c’est émouvant…
P.S. 3 : Merci à Benoît Basirico, auteur du site dédié à la musique au cinéma, Cinezik, pour son analyse musicologique de ce film. Soudain est en soi une partition en do majeur, source d’alacrité.
P.S. 4 : La très belle séquence des marionnettes donne envie de revoir celle de Poesía sin fin d’Alejandro Jodorowsky.
