

Le septième long-métrage de Rodrigo Sorogoyen brille par son amplitude, sa maîtrise et sa tension. Un nouvel affrontement cher au cinéaste, pour la première fois en compétition à Cannes, avec une œuvre qui parle aussi de cinéma, et qui offre à Javier Bardem et Victoria Luengo un face-à-face puissant.
Passionnant dernier opus coécrit par Isabel Peña et Rodrigo Sorogoyen et réalisé par celui-ci, après Stockholm, Que Dios nos perdone, El reino, Madre, As bestas et la série télévisée Antidisturbios. Sans oublier la récente chronique cathodique d’un couple Los años nuevos, à laquelle la scénariste n’a pas participé. L’Être aimé est une variation sur le lien père-fille, sur les relations dans le travail, sur le pouvoir, sur la création, et sur les rapports homme-femme. De multiples entrées peuplent ainsi ce récit de deux heures et quinze minutes, qui happe de la première à la dernière image. Le cinéaste espagnol a un sens de la mise en scène précis et intense, tout en accueillant les opportunités de l’instant présent du filmage. En témoignent deux longues séquences, qui tiennent en haleine par leur rythme et leur construction narrative et formelle, autant qu’elles happent par les enjeux relationnels qu’elles révèlent, par les questions qu’elles soulèvent, et par l’incarnation des interprètes. À savoir le repas inaugural au restaurant, et le tournage d’une scène de déjeuner. Vertigineux quand on représente aussi le septième art à l’écran. Quid d’un géniteur et de son aînée, qui se retrouvent après treize ans de séparation ? Comment réagir pour la deuxième à la proposition du premier de tenir un rôle dans son nouveau projet ?
L’élaboration d’histoires enchâssées dans d’autres débouche sur un mille-feuille savant et savoureux. Car les auteurs excellent à injecter leur regard contemporain dans la mécanique intersexe, et interrogent frontalement la domination et le potentiel abus d’un être sur l’autre. Mais le souci du réalisme n’oublie pas la force filmique, et la majesté des plans d’Álex de Pablo sur les décors naturels des Canaries, sans pour autant tomber dans la carte postale touristique. La présence des éléments naturels et du soleil écrasant nourrit la vision tranchante sur les tensions en jeu. La complexité habite chaque personnage et chaque trait de caractère. Cette densité s’accompagne d’un montage sans gras et d’une grande fluidité, doublé d’une apparition progressive de la musique. Entêtante, elle est composée par Olivier Arson, à la fois aux manettes des accords de L’Être aimé, et de ceux du film dans le film, Desierto. Une mise en abyme jouissive dans cette grande fiction méta sur le cinéma, dans lequel Esteban Martinez (Javier Bardem) planche aussi hors plateau sur le commentaire audio de son premier long-métrage pour une édition Blu-ray.
Déjà passé par les univers hétéroclites de ses compatriotes Bigas Luna, Alex de la Iglesia, Manuel Gómez Pereira, Alejandro Amenabar, Fernando León de Aranoa et Pedro Almodóvar, Javier Bardem découvre Sorogoyen. Il lui apporte sa maturité (il était à 56 ans le plus âgé de l’équipe !), tout en conférant une autorité naturelle mais d’une profonde ambiguïté à Esteban, face à l’actrice montante Victoria Luengo, également à l’affiche d’Autofiction d’Almodovar. Elle en impose par son aplomb et sa vivacité émotionnelle dans la peau d’Emilia. À eux deux, ils comblent par leur aura sans chichi les non-dits de leur personnage et de leur parcours séparés. Leur ping-pong incessant oscille de tentatives d’approche en coups d’éclat, de surveillance en distance, en assumant l’excès comme la fébrilité. Au final, les mots n’ont pas pansés tous les maux. Toujours sur le fil, L’Être aimé flirte avec de nombreux précipices, mais garde toujours le cap vers son horizon secouant et stimulant.
