Les couleurs, le temps, le mouvement

Entretien avec Pascale Montandon-Jodorowsky

Il y a quelque chose de profondément agissant dans l’œuvre de Pascale Montandon-Jodorowsky, à laquelle le Centre Pompidou-Metz consacre une exposition intitulée Le Chant des images jusqu’au 23 novembre. Au gré des années et de sa collaboration avec son époux, l’auteur et cinéaste Alejandro Jodorowsky, sa palette, d’abord minimaliste, s’est enrichie. Ce qui en émerge relève d’une ouverture pleine au monde, à sa lumière, sa beauté, sa profondeur, son mystère. Dans cette petite pièce nimbée de musiques choisies par l’artiste, nous sommes invités à voyager au plus profond de nous-mêmes comme aux confins du cosmos, dans un espace-temps affranchi de frontières. Ces œuvres sur toile ou papier semblent nous connecter à une dimension où règne l’unité. Une perspective secrète se cache derrière les touches de couleurs, leur point de rencontre, de fusion. Elle se révèle progressivement lorsqu’on s’assied et s’abandonne à la contemplation. Cette expérience, fruit d’un travail intuitif et réflexif, s’inscrit de manière cohérente au cœur de ce musée fait d’ouvertures et de clarté. Elle relève de la transcendance, relie les arts entre eux et nous offre l’occasion d’un échange autour de la peinture et du cinéma, du temps et du mouvement, avec son auteure.

 

Que raconte cette capsule immersive Le Chant des images de votre rapport à la couleur et de son évolution au fil du temps ?

Mon rapport à la couleur est indissociable de celui que j’entretiens à la lumière, pour moi la couleur est avant tout lumière. Quand j’ai décidé de m’engager en peinture, ma démarche était plutôt ascétique : je voulais tenter de dire le plus possible avec le moins, j’avais donc volontairement réduit ma gamme chromatique à des noirs, des noirs colorés, des gris bleutés. J’ai travaillé sur des collages, des transparences de papiers, avec cette envie de jouer sur la notion d’apparition. J’étais plus intéressée par ce qui s’exprime de manière ténue, d’où ces jeux de superpositions entre opacité et translucidité, comme si je cherchais à ce que mon intervention soit quasi-imperceptible, afin de laisser apparaître le mystère. Je ne refusais pas la couleur, mais le noir me semblait être une concentration d’énergie qui me donnait de la force, ce que je continue de sentir. Les couleurs qui me correspondaient étaient nuancées, subtiles, jamais franches. C’étaient des demi-teintes, des tons sourds, dont l’éclat ne se révèle qu’à celui qui les voit. Quand j’ai rencontré Alejandro Jodorowsky, qu’il m’a proposé de créer cette œuvre à deux sous le nom de pascALEjandro – lui s’occupait du trait, moi de la couleur – des teintes ultra éclatantes me sont apparues naturellement. Ce fut un tel jaillissement que cela a influé dans mon propre travail. Et quand je me suis remise à peindre seule, de nouvelles couleurs sont apparues d’elles-mêmes, venant toujours du dedans, en lien avec la lumière. C’est pourquoi dans cette exposition, je présente un travail aux couleurs vives qui cependant participe à cette même démarche essentialisante : les structures y naissent de la rencontre des couleurs entre elles. Bien qu’étant ultra coloré, il s’agit toujours d’un travail sur la profondeur qui invite à la contemplation et à l’introspection. Dans notre œuvre à quatre mains, Alejandro trace la ligne ; mon travail actuel, lui, s’est dépouillé de cette ligne, comme si j’avais intégré ma part de pascALEjandro dans mon travail personnel en le nourrissant de cette chair de couleurs, en allant à l’essentiel. À mes débuts, pour explorer une voie le plus loin possible, j’ai voulu renoncer à une certaine gamme colorée. Aujourd’hui, j’embrasse toutes les couleurs, avec ce même parti pris.

Quelle influence a eue le jaillissement de ces couleurs sur le choix de vos formats ?

Mon travail de la couleur et de la lumière n’est pas séparé de mon propos global, qui a à voir avec l’apparition, la disparition, le rapport au temps, à la fulgurance, à l’effacement, à la trace, à la métamorphose. Peindre est pour moi une quête spirituelle : je cherche à me connecter à une forme de sublime. Quand je peins, je suis à la fois reliée au plus intime de moi-même et à plus grand que moi, à l’invisible. Cela dépasse donc les limites d’un cadre, puisque l’intention de mon geste est de communier avec le tout, avec l’infini. Pour échapper à la limite du cadre, j’ai privilégié au format portrait le format paysage, qui permet l’amorce d’une trajectoire et offre l’illusion d’une genèse et d’une continuité. C’est un format cinématographique qui induit l’idée de ligne, de séquence, comme un paysage défilant sous nos yeux vu d’un train. C’est pourquoi j’aime réaliser des diptyques et des triptyques pensés comme des séquences. Même si j’entretiens un rapport au temps plus circulaire que linéaire, il y a là l’idée de mouvement. Pour moi, le passé, le présent et le futur fusionnent dans un seul présent que l’acte de peindre me permet d’investir : dans le mouvement perpétuel, le temps n’existe plus. Lorsque j’étais enfant, ma mère me disait que pour atteindre la colline, il fallait regarder la montagne : je l’ai appliqué à la lettre et regarde toujours plus loin, plus haut, en dehors des limites spatio-temporelles, quand bien même c’est inatteignable.

Le Chant des images de Pascale Montandon-Jodorowsky - Centre Pompidou-Metz
Cette idée de mouvement dans votre peinture n’est pas sans lien avec l’essence même du cinéma, que vous avez investi en signant les costumes de La danza de la realidad et Poesia sin fin, la photographie de Psychomagie, un art pour guérir, et en restaurant les couleurs des films d’Alejandro Jodorowsky…

Le cinéma comme l’opéra est un art global qui s’inscrit dans le temps et qui fait appel au récit, à la parole, au mouvement, à la musique. La peinture, elle, existe de manière fixe, absolue, sans notion de durée, c’est une fenêtre éternelle. C’est mon langage premier, ma colonne vertébrale. Puis, j’ai fait de la scénographie pour la scène afin d’inscrire mon travail dans le temps et éprouver cette notion de durée et d’immersion que je souhaitais dans Le Chant des images. C’est pour cette même raison, d’ailleurs, que je peins en musique. Quand Alejandro et moi avons créé notre enfant symbolique avec pascALEjandro, c’était pour qu’Alejandro renoue avec le dessin, et pour plonger ensemble dans un inconnu tout en faisant union. C’est ce qui nous a conduits à collaborer sur ses films. Cela était possible, car j’avais au préalable intégré mon propre langage et comprenais intimement le sien. Travailler avec Alejandro fut un apprentissage merveilleux. Réaliser ensemble l’étalonnage de ses films fut pour Alejandro une manière de les rediriger et de lui permettre de récupérer sa vision que des aléas divers lui avaient parfois subtilisée.

Comment qualifieriez-vous les couleurs des films d’Alejandro Jodorowsky ?

Elles sont le « mystère en pleine lumière » comme disait Arthur Cravan. Il n’y a presque pas d’ombre dans son cinéma, pas de trucage ni d’effet inutile. Il privilégie la clarté et la lumière, la netteté au flou esthétisant. Il n’ignore rien, ne cache rien ; ce qu’il donne à voir est flamboyant, éclairant. Les couleurs y sont signifiantes. C’est pourquoi j’ai choisi le violet pour le costume d’Alejandro, couleur spirituelle qui fait se rencontrer le chaud et le froid. En revenant à ma peinture, j’étais enrichie de ces expériences.

Votre appartement à tous les deux est très coloré, des teintes variées distinguent les espaces : un rouge vivifiant domine dans le bureau où vous recevez, tandis que le vert de votre jardin d’intérieur crée un climat apaisant dans votre salon…

Nous accueillons tout le spectre des couleurs chez nous, mais elles sont nuancées pour nous permettre d’y vivre et travailler. Si j’utilisais des teintes froides dans ma peinture avant de rencontrer Alejandro, c’est probablement aussi parce qu’il me manquait une partie de moi-même. En m’unissant à Alejandro, amoureusement et artistiquement, je me suis complétée, et lui aussi je crois. Aujourd’hui, la palette de ma peinture s’est réchauffée et je pourrais travailler avec le spectre entier. Mais pour pouvoir l’embrasser, il me faut porter du noir. J’ai besoin de me dépouiller moi-même des couleurs pour mieux les recevoir.

Quant aux plantes, elles me sont essentielles. Les végétaux sont vivants, je ne peux vivre sans. J’ai la sensation que, quand on prend soin d’eux, ils nous le rendent, ils irradient. Ils sont un point de connexion avec l’ensemble du monde végétal extérieur, abolissant ainsi la frontière entre le dedans et le dehors et nous donnant de l’énergie vitale. Il est important de pouvoir en puiser chez soi. Même les outils qu’on utilise ont un impact sur nous : la vaisselle, les pinceaux, tout, nos objets fonctionnels sont une prolongation de nous-mêmes.

Un jeu de couleurs harmonieux s’observe aussi dans les plats que vous préparez…

Là aussi, il n’y a pas de frontière pour moi entre la vie et l’art. Dans la peinture comme dans l’assiette, dans le quotidien en général, j’ai besoin qu’il y ait de l’harmonie, de la douceur, de la vie, de la chaleur, de l’émotion et une certaine quête de beauté. Ce qu’on crée, que ce soit une œuvre ou un plat à partager a à voir avec l’amour. J’aime faire à manger aux gens que j’aime de la même manière que je peins. Je ne sépare pas le temps de travail et le reste, tout s’alimente et circule.

Que retrouve-t-on dans Le Chant des images au Centre Pompidou-Metz qui fait écho à votre art de vivre ?

L’idée d’une immersion, d’un tout. Cet ensemble d’œuvres raconte quelque chose par la circulation des couleurs et le choix des procédés : il y a des huiles sur toiles, des encres avec de l’huile, des œuvres mélancoliques et d’autres joyeuses, le tout constituant un spectre d’émotions inscrit dans un monde immersif auquel j’ajoute de la musique. Cette musique, contemplative et spirituelle, ancre cette expérience dans une durée, une unité temporelle ; elle invite à entrer dans un état méditatif, proche de celui que je cherche lorsque je peins, et aide celle et celui qui regarde à accéder à une profondeur intérieure, à ce point d’intimité qui nous connecte à un ensemble plus vaste que nous.