Wagner Moura

Itinéraire d’un acteur gâté

Il est l’un des visages phares de cette fin d’année cinématographique. Gros plan sur le comédien brésilien au centre de L’Agent secret, thriller fascinant signé Kleber Mendonça Filho.

À l’aube de ses cinquante ans, Wagner Moura est en train de gagner en reconnaissance internationale grâce à L’Agent secret, un an tout juste après sa compatriote Fernanda Torres, héroïne de Je suis toujours là (Ainda estou aqui) de Walter Salles. Une autre fiction située dans les années 1970 et durant la dictature militaire au Brésil, qui a fait le tour du monde et s’est retrouvée sur le podium de nombreux palmarès. Auréolé du prix d’interprétation masculine cannois en mai dernier, l’acteur collectionne depuis les récompenses, à Chicago, Zurich, Santa Barbara ou aux New York Film Critics Circle Awards. Il vient de décrocher une nomination aux prochains Golden Globes, en attendant celles des Oscars. Mais tout le monde ne le connaît pas encore très bien.

Présent sur les écrans, mais aussi sur scène – il campa notamment Hamlet de Shakespeare -, il enchaîne les succès depuis ses débuts il y a vingt-cinq ans chez Fina Torres (Woman on Top avec Penélope Cruz), Carlos Diegues (Deus é Brasileiro) et Walter Salles (Avril brisé). Il acquit progressivement de l’épaisseur, de l’aventure carcérale collective Carandiru d’Hector Babenco au diptyque musclé Troupe d’élite de José Padilha, où il incarne le flic déterminé Roberto Nascimento, en passant par le trio juvénile amoureux de Bahia, villa basse de Sergio Machado avec Alice Braga et Lazaro Ramos, et par la romance homo Praia do futuro de Karim Aïnouz avec Clemens Schick.

Sa popularité s’est aussi étendue grâce au petit écran, au Brésil dans la peau d’Olavo pour la télénovela Paraiso tropical, et hors frontières, en devenant le trafiquant colombien Pablo Escobar pour la série Narcos, qui lui valut sa première citation aux Golden Globes. Les portes des productions internationales se sont alors ouvertes à lui, en l’accueillant dans les blockbusters de genre Elysium de Neill Blomkamp avec Matt Damon, Civil War d’Alex Garland, et aussi Cuban Network d’Olivier Assayas, avec ses collègues hispanophones Penélope Cruz, Ana de Armas, Gael Garcia Bernal, Edgar Ramirez et Leonardo Sbaraglia.

Le rôle de Marcelo dans L’Agent secret restera une étape marquante sur sa route. Car ce thriller politique est un bijou signé du passionnant Kleber Mendonça Filho (Les Bruits de Recife, Aquarius, Bacurau). Car ce père de famille est un homme complexe et mystérieux, offrant une riche palette de jeu à son interprète. Le cinéaste a toujours fui la surenchère explicative et didactique. Le sens naît de l’opacité, du non-dit, de l’ellipse et du hors-champ. Un jeu du chat et de la souris qui livre sur un plateau une densité jubilatoire à celui qui en reste le protagoniste savoureux. Wagner Moura impose sans forcer une droiture magnétique mêlée à un mouvement permanent. Marcelo tente d’échapper aux traces du passé, tout en affrontant son destin dans un présent à haut risque, en plein contexte où la surveillance règne.

L’engagement de la vedette est total, de son incarnation subtile à son implication comme producteur du film, avec Mendonça lui-même et sa compagne Emilie Lesclaux. Son intensité en impose, par un charisme fondu dans l’esthétique des années 1970, avec les vêtements, les accessoires, et une évolution capillaire agrémentée de barbe et de moustache. Le réalisateur a écrit pour la première fois pour un acteur précis, souhaitant travailler justement avec celui qui fut le policier à la dure des favelas de Rio dans Troupe d’élite. « J’ai presque vu ça comme un défi que de créer un protagoniste dans lequel on se reconnaît, le profil classique du héros, mais un personnage non violent qui répète deux ou trois fois qu’il ne porte pas d’arme. »* Une rencontre qui fera date entre ces deux artistes engagés. À apprécier encore et encore dans l’entêtant L’Agent secret.

 

Olivier Pélisson