Fjord de Cristian Mungiu

Se parler et s’entendre

Le sixième long-métrage de Cristian Mungiu, comme les précédents, radiographie les rapports humains. À travers une histoire d’incommunicabilité dans une petite communauté norvégienne où s’installe une famille roumaine, il questionne l’acte de croire.

Et donc, au terme du dernier Festival de Cannes, Cristian Mungiu a rejoint le cercle très fermé des cinéastes deux fois récipiendaires de la Palme d’or. Dix-neuf ans après 4 mois, 3 semaines, 2 jours (2007), le réalisateur roumain (Au-delà des collines, Baccalauréat, R.M.N.) est couronné avec Fjord, drame malaisant et passionnant adapté d’un fait divers réel. Et qui pose des questions essentielles même si désagréables sur l’extrémisme religieux, le wokisme, les idées reçues et les bonnes volontés, qui parfois mènent à l’intolérance sous toutes ses formes. Pour la première fois, Mungiu quitte son pays et nous embarque en Norvège ; pour la première fois, il s’adjoint un casting international prestigieux.

La famille Gheorghiu, composée de cinq enfants (dont un bébé), d’un père roumain Mihai (Sebastian Stan) et d’une mère norvégienne, Lisbet (Renate Reinsve), arrive dans la ville d’enfance de cette dernière, petite bourgade glacée menacée par les avalanches. Très croyants, ils retrouvent les parents et cousins de Lisbet, s’inscrivent immédiatement dans la communauté chrétienne du coin et mettent quatre de leurs enfants, dont les aînés Milia et Emmanuel, à l’école. Ceux-ci se lient avec Noora, fille du principal de l’établissement scolaire et d’une avocate, qui habitent par ailleurs la maison voisine. Lorsqu’une des professeures découvre des bleus sur le corps de Milia, elle met en route un processus d’interrogatoire, puis d’alerte de l’Aide à l’enfance, qui mène au retrait des enfants du foyer, puis à un procès terrible.

Fjord de Cristian Mungiu. Copyrights Le Pacte.

Tenu, tendu, glacé, glaçant, le film se regarde avec la boule au ventre, car tout ce qui tisse les liens compliqués dans cette communauté progressiste est un enchevêtrement puissant et troublant d’images et de sons, de regards et de mots. Un câlin ordonné dès le premier plan, des séances de prières réitérées, une hache se fichant dans une souche…

Le rigorisme de la famille Gheorgiu – qui refuse à ses enfants les fêtes d’anniversaire, l’accès à Internet et la musique moderne – semble une anomalie dans cette société ouverte et tolérante. Mais qu’est-ce que la tolérance ? Mihai, comme incidemment, joue sur le piano de l’école les premières notes d’Amazing Grace. Immédiatement, le directeur, Mats, lui demande d’arrêter, car le prosélytisme n’est pas toléré dans l’enceinte du lycée. Cet événement anodin est le reflet de la rapidité avec laquelle, parfois, on juge l’autre, surtout lorsqu’il ne pense pas comme nous.

La réalité des méthodes éducatives des parents Gheorgiu est distillée par bribes, mais le spectateur n’aura jamais exactement l’intégralité du tableau. Sauf qu’il la pressent, qu’il l’envisage, à travers tout le récit, qui parle autant d’emprise que de cancel culture, d’intégrisme que de liberté, de préjugés que d’amour. Toutes les nuances apportées dans la mise en scène par Mungiu, multipliant les plans d’ensemble et n’isolant que rarement ses protagonistes, sont délicates, déroutantes aussi, enrichissant le propos et donnant le tournis. Car il n’y a ni bons ni méchants dans cet étonnant grand film, questionnant, comme dans toute l’œuvre de Mungiu, l’ordre du Bien et du Mal et, au bout du compte, interrogeant l’acte de croire.

Fjord de Cristian Mungiu. Copyrights Le Pacte.

Il y a une étude de cas, un regard acéré sur le risque de ne jamais vraiment tout à fait comprendre l’autre. Trois langues sont ici confrontées – l’anglais, le roumain, le norvégien -, tandis que deux cultures s’affrontent. Et il est clair qu’à tous les niveaux, des nuances se perdent, des incompréhensions s’installent, des hostilités naissent. Parmi les trouvailles, il y a le parallèle entre les deux pères de famille, le Roumain et le Norvégien, Mihai et Matts. Même physiquement, ils se ressemblent. Et à deux reprises au moins, ils prononcent la même phrase, où affleure la même étroitesse d’esprit.

Méconnaissable comme souvent, mais ici plus que jamais, Sebastian Stan, à mille lieues du Bucky Barnes des Avengers et autres Captain America, mais aussi du Donald Trump qu’il campait dans The Apprentice de Ali Abasi, retrouve pour la première fois à l’écran ses racines roumaines et sa langue natale. Il compose un personnage jamais aimable, sans le charger pour autant, et fait de Mihai un des grands mystères du film. Dans le rôle de son épouse, l’épatante Renate Rensve – Julie (en douze chapitres) et Valeur sentimentale de Joachim Trier – dépouillée de sa lumière naturelle, femme grise menée par ses convictions intimes, est aussi une mère nourricière bouleversante.

Il y aura, sans aucun doute, des débats sur ce film et la sensation partagée par certains que Mungiu renvoie tout le monde dos à dos. Il n’a jamais tranché dans ses films, mais plutôt exposé, avec finesse et respect, les méandres si complexes de l’âme humaine. C’est ce qu’il fait ici, sans caresser personne dans le sens du poil. Et ce qu’il dit, au fond, tout simplement, c’est qu’il est plus que temps de se parler, de s’écouter et de s’entendre.

 

Isabelle Danel