Cannes 2026 #J11 Vendredi 22 mai

À corps et à cris

Peut-on souscrire à la phrase de Friedrich Nietzsche, surtout ici au Festival de Cannes : « L’art nous est donné pour ne pas mourir de la vérité » ? Vous avez trois heures.

Il y a de la vérité dans le cinéma et c’est bien ce qui le rend précieux. Plusieurs films dans ce festival se sont interrogés sur la fiction qui se nourrit du réel, la fiction qui améliore le réel. Il y a de ça dans Coward de Lukas Dhont, auquel d’aucuns reprochent angélisme et manque de réalisme. Reprenons. Lukas Dhont, bien que natif de Belgique en 1991, est né à Cannes en 2018, avec son premier long-métrage présenté à Un Certain Regard, Girl. L’histoire bouleversante d’une jeune danseuse classique en pleine transition de genre, qui lui valut la Caméra d’or, le prix FIPRESCI et la Queer Palm. Il est revenu en compétition en 2022 avec Close, Grand Prix du Jury. Coward, son troisième long-métrage, est son premier film d’époque, puisqu’il est situé durant la Première Guerre mondiale, sur le front arrière, en 1916. Pierre (Emmanuel Macchia), très jeune homme un peu timide, tente de s’intégrer parmi les soldats du contingent belge, forts en gueule, qui chantent et boivent, montrent les dents et les muscles, et pissent dans la soupe des prisonniers allemands avant de les attaquer sauvagement. Entre deux veillées dans les tranchées, missions dans la boue pour ramener les corps sans vie de leurs camarades et exercices d’entraînement consistant à perforer des ennemis fictifs à la baïonnette, Pierre s’attache à Francis (Valentin Campagne), fascinant meneur de revue qui se déguise en femme et invente des spectacles destinés à remonter le moral des troupes. Envers et enfer de la guerre. On pense à La Grande Illusion de Jean Renoir, où (dans un camp de prisonniers français en Allemagne) Jules Carrette, Marcel Dalio et quelques autres s’adonnaient ainsi au french cancan et poussaient la chansonnette. Dans Coward, au milieu de toute cette laideur, cette insoutenable boucherie – soldats tombés sous les balles ennemies quand ils ne sont pas exécutés d’une balle dans la tête pour avoir voulu déserter-, Plaisir d’amour fait pleurer, Frou-frou fait sourire avant que la scène ne tourne au malaise, et le lien entre Francis et Pierre se resserre, d’échanges de regards en baisers fiévreux. Qu’est-ce que le courage ? Celui de mourir, celui de tuer, celui de partir, celui de rester, celui de vivre, celui d’aimer ? Cadres au cordeau, reconstitution élégante, discrète et jamais m’as-tu-vu, maestria des  changements de registre du général à l’intime, présence tellurique de tous les comédiens, dont les deux principaux, à la grâce démentielle : Coward est une magnifique réussite. 

Déception, toujours en Compétition, avec La Bola Negra de Javier Calvo et Javier Ambrossi, duo de réalisateurs espagnols connus sous le nom de Los Javis, à qui on doit une des plus grandes séries de ces dernières années : La Mesias.  Dès les premiers plans, hyper- composés, de personnages pittoresques dans un village de Cantabrie  – vieilles à foulard assises sur des chaises (une de profil, une de face), enfant de chœur se décrottant le nez et portant à sa bouche son butin, rouquin s’époumonant dans sa trompette et qu’un habitant fait taire évidemment, gamin martyrisant un chat – quelque chose de fabriqué, façon carte postale, s’installe qui empêchera l’élan, l’envol. Intrigue en trois temporalités (1932, 1937, 2017) et trois personnages qui vivent différemment leur homosexualité, tandis que les tensions entre fascistes et républicains mènent à la guerre civile. Récits dans le récit : l’écrivain Federico Garcia Lorca (assassiné en 1936 par les nationalistes espagnols) et sa pièce inachevée qui donne son titre au film est un invité de marque, et un protagoniste de plus. Il y a là une ambition respectable et des moments superbes, mais est-ce que ça suffit ? Retenons ce temps suspendu quand, dans un cabaret, Néné Romero, chanteuse haute en couleur, s’empare de la scène, s’adresse aux soldats, assène quelques vérité et enjôle par sa chanson. « Dis donc, j’ai pas vu Penélope Cruz ? », demandait, hagard, un jeune homme hirsute à son voisin de fauteuil au générique de fin. Eh bien, pourtant c’était elle, Néné Romero, coiffure à la Louise Brooks, sourcils linéaires, falbalas et boa : méconnaissable et ébouriffante.

Copyright Laurent Koffel

Ça sent la fin ! Il y a moins de monde, c’est certain, hier en séance de presse de 22 h 15, c’était fluide comme jamais : plus de foire d’empoigne, des politesses et de la douceur. Enfin. La Semaine de la Critique a fermé ses portes sur un palmarès qui nous met en joie : La Gradiva (lire ici notre chant d’amour), remarquable premier long-métrage de Marine Atlan remporte le Grand Prix du jury présidé par la réalisatrice indienne Payal Kapadia (All We Imagine As Light). Cette section parallèle, 65e du nom, est pilotée, comme chaque année, par un comité de sélection uniquement composé de journalistes et critiques de cinéma, sous la houlette d’Ava Cahen. Le film de clôture 2026 est un bijou de premier long-métrage signé Félix De Givry (coscénariste et producteur du très beau film d’animation Arco), Adieu monde cruel. L’histoire d’un adolescent harcelé qui décide de disparaître et est caché par une camarade d’école, tandis que monte l’angoisse des villageois et de sa mère. Le portrait d’une jeunesse au bord du gouffre est sombre et mélancolique, mais la lumière point, et c’est si beau. Milo Machado-Graner (l’enfant aveugle d’Anatomie d’une chute, c’était lui) est intense et rappelle le jeune Jean-Pierre Léaud des 400 Coups de François Truffaut dans ce long-métrage très Nouvelle Vague, commenté en off par la délicieuse voix de l’éternelle Françoise Lebrun.

La compétition s’achève et les redondances et autres échos ne font que s’amplifier. « Hier, deux films de guerre, aujourd’hui deux films de femmes…», entendais-je ce matin même dans la bouche d’un mien collègue, qui, soit est très fatigué, soit est indécrottable. Sans blague ? Tu ne fais pas la différence entre des films dont le thème est la guerre et des films réalisés par des femmes ? Être réalisatrice est encore un sujet en 2026 ? Faut croire. Ça n’empêche qu’on attend avec une impatience certaine et pour d’autres raisons L’Aventure rêvée de l’Allemande Valeska Grisebach et Histoires de la nuit de la Française Léa Mysius d’après l’époustouflant roman de Laurent Mauvignier. Et que, par ailleurs, hors compétition, Agnès Jaoui présente son sixième long- métrage comme scénariste et réalisatrice (et également interprète), L’Objet du délit, avec Daniel Auteuil, Eye Haïdara, Claire Chust, Tiphaine Daviot, Oussama Kheddam. Ce Festival aura été très très très français. Et la polémique Canal + n’a fait qu’accentuer cette sensation. Rooooo. La tribune « Zapper Bolloré » a recueilli 3460 signatures à l’heure qu’il est… Et encore, les signataires « hors métiers du cinéma » sont bienvenus, mais non comptabilisés. Et voilà que les étrangers s’invitent dans la danse : Javier Bardem (décidément très politique : il a soutenu en conférence de presse du film L’Être aimé, la cause du peuple palestinien), Isabel Coixet, Ken Loach, Yorgos Lanthimos, Laura Morante, Aki Kaurismaki, Hany Abu Assad… Eh bé, ça ferait une belle montée des marches. Il y a même, dans la liste, le mannequin Indya Moore, rien à voir avec Demi, qui, elle, était en fourreau bleu roi hier. Nous manque le jaune et le vert, mais il reste deux soirs, dont celui de la cérémonie de clôture. Les paris sont tout verts… euh, ouverts.

Copyright Laurent Koffel