Animal totem

Cœur serré, chakras ouverts

Benoît Delépine signe avec Animal totem un conte lucide et sensoriel, où la drôlerie et la mélancolie se partagent le territoire.

Un homme en costume bleu nuit marche d’un pas décidé sur les routes de campagne, traînant derrière lui sa valise à roulettes. On pourrait détourer sa silhouette longiligne, aussi reconnaissable que celles de Mary Poppins ou Monsieur Hulot, et faire de ce justicier lucide aux faux airs de Don Quichotte l’incarnation de « l’honnête homme » au sens confucéen et dix-septièmiste du terme. Ainsi avance Darius (Samir Guesmi, who else ?), être minimaliste, de peu de mots, aux gestes contrôlés et sûrs, droit vers sa cible. Dans un monde gagné par la perte de sens et le cynisme cristallisé, le voici brandissant sa lance invisible – matérialisée toutefois par la pale d’une éolienne dans un plan éloquent. Sur sa route, outre une jeune femme à l’élan vital encore intact (incarnée par la bravache Solène Rigot), il croise un bestiaire vaillant et entame avec chaque animal une courtoise conversation : « Votre malice et votre art de la dissimulation sont un modèle pour moi. Bon appétit, maître ! », dit-il, par exemple, à un renard.

Toute l’originalité de ce conte inspiré réside dans les forces contraires qui le sous-tendent : l’humour féroce, la comédie absurde (certaines répliques géniales suscitent de francs éclats de rire), reposent sur un constat désolé, révolté, une mélancolie installée.

Animal totem a quelque chose du sursaut d’humanité résistant avant la chute collective : par son histoire simple en surface, son format allongé en super-cinémascope, Benoît Delépine tente de dessiller nos regards, de les décentrer en tressant les points de vue subjectifs d’une trentaine de bêtes différentes (libellule, martin-pêcheur, grillon, araignée, chouette effraie…) à celui des humains. En plaçant sa caméra au plus près du sol à plusieurs reprises, il nous fait ressentir, éprouver l’humus, et par extension l’humilité – même étymologie – piétinée par notre espèce.

Animal totem est un film cathartique, qui se doit d’être vu sur grand écran. Outre son discours politique et écologique, il est aussi une déclaration d’amour au cinéma, cet art collectif, fédérateur, offrant la possibilité d’une ferveur partagée le temps d’une séance. On en ressort le cœur serré, mais les chakras ouverts.

 

Anne-Claire Cieutat