Cannes 2026 #J3 Jeudi 14 mai

Femmes flammes

Le Festival de Cannes vire au charivari sur le pont de l’Ascension. Élevons-nous, mes bien chères sœurs, mes bien chers frères, le cinéma nous le rendra.

Les femmes sont à l’honneur, qui s’en plaindrait ? La grande réalisatrice Claire Denis (J’ai pas sommeil, Avec amour et acharnement, High Life, Le Cri des gardes) découverte à Cannes en 1988 avec son premier long-métrage, Chocolat, a donné une master class et reçu tous les honneurs qu’elle mérite, dont le Carrosse d’or à la Quinzaine des Cinéastes. Dans le film qui a ouvert hier cette même section, notons le clin d’œil joli à Monica Bellucci dans Butterfly Jam du Tcherkesse Kantemir Balagov, dont on avait tant aimé Tesnota en 2017. Bien que traversé d’une belle énergie, nous sommes au regret de constater qu’il est aussi confus et assez programmatique.

Pendant ce temps, pour inaugurer Un Certain Regard, sur la scène de l’auditorium Debussy, il y avait rien moins que Gillian Anderson. Oui, la Dana Scully de X Files, la Jean Milburn de Sex Education, en robe blanche et queue de cheval bouclée, moins rousse que dans notre souvenir, heureuse comme une enfant d’être là, dans ce Festival où elle n’avait jamais accompagné un film, malgré sa présence « depuis cent ans dans cette industrie », a-t-elle dit. Elle est géniale dans Teenage Sex and Death at Camp Miasma de Jane Schoenbrun, gloubi-boulga fouillis et camp noyé dans des geysers de sang en hommage aux séries de films pour adolescents avec tueur masqué (Vendredi 13, Freddy : les griffes de la nuit, Scream etc). Bon, je crois que nous sommes plusieurs, vu les réactions contrastées dans la salle hier soir, mais moi, clairement, je suis trop vieille pour ces conneries, comme dit Danny Glover dans L’Arme fatale et ses suites. Mais la prestation de Gillian Anderson, mi-sorcière de Blanche-Neige, mi-Norma Desmond dans Sunset Boulevard de Billy Wilder, est un pur délice. Merci, Madame.

En lice pour la Palme, Quelques jours à Nagi du Japonais Kôji Fukada raconte les retrouvailles dans un Japon campagnard et verdoyant (à Nagi, donc, face au mont qui porte le même nom) d’une sculptrice sur bois, Yukiko, recevant la visite de son « ancienne sœur », Yuri, architecte et modèle, divorcée de son frère. Il y a là deux jeunes étudiants apprenant le dessin et découvrant l’amour et le père de l’un d’eux. L’art circule autant que les sentiments dans ce film délicat : chacun a une image de l’autre, chacun parle de l’autre, chacun donne une image de l’autre. C’est ténu, charmant, et les deux comédiennes, Takako Matsu (La Servante et le Samouraï, La Maison au toit rouge) et Shizuka Ishibashi (Aristocrats) sont magnifiques.

Laurent Koffel

Autre duo féminin en compétition dans La Vie d’une femme de Charline-Bourgeois Tacquet : Léa Drucker et Mélanie Thierry, soit les deux comédiennes françaises les plus inventives et bouleversantes du moment. C’est ce qu’elles sont dans ce beau film vivace et entêtant, qui suit la vie effrénée de Gabrielle (Drucker), cheffe de service en chirurgie faciale dans un hôpital public, n’ayant pas eu d’enfants, mais vivant depuis huit ans avec un homme et sa progéniture devenue encombrante. Elle rencontre une écrivaine venue s’inspirer pour un roman et ce bel équilibre vacille… (Nous y reviendrons)

Et enfin, ce soir (et dans les salles françaises), Histoires parallèles du cinéaste iranien Asghar Farhadi nous emmène à Paris sur les traces de deux femmes portées haut et fort par Isabelle Huppert et Virginie Efira : la première écrit en épiant l’autre, et l’imagination, le fantasme, la représentation, sont ici à l’honneur dans un chassé-croisé vertigineux. Nous y reviendrons aussi.

Et pour finir (en tout cas, pour aujourd’hui), un splendide duo mère et fille, dans Quelques mots d’amour de Rudi Rosenberg (onze ans après son premier film, Le Nouveau) présenté à Un Certain Regard : Hafsia Herzi et Nour Salem (lire ici notre Réplique du jour).

Tant de bonheur en une seule journée, c’est trop : on pourrait s’habituer. Rien de tel que des actrices inspirées pour vous faire revivre un festivalier en mode ectoplasme. Hier, un journaliste tout pâle, en bermuda beige et coiffé comme Tintin (mais j’ai pas vu Milou) geignait, c’est tellement tendance, ici : « Je viens que trois jours et je suis déjà au bout de ma vie. Douze jours à ce rythme, je sais pas comment vous faites ! ». Son interlocuteur s’est noyé dans des noms de médicaments licites, de potions magiques et de techniques vasouillardes. Le plaisir, mon bon monsieur, y a que ça de vrai.