
Documentaire sur une famille vivant à douze dans un mobile home en lisière d’autoroute, ce bijou de bienveillance est à voir absolument.
La porte ouverte d’une caravane au bord d’une route. En émerge un garçon, puis un autre, puis encore un autre. La mère apparaît : « Vous allez rater le bus ! » Une petite fille passe son nez. Le père fait de même, puis de nouveau un gars, une gamine grimace à la caméra avant de disparaître à son tour.
Ça rentre, ça sort, ça vit… Combien sont-ils ? On ne sait pas trop, mais on voit bien vite que leur bougeotte n’est que cantonnée à ce périmètre et à cet habitat précaire : car celui-ci, s’il arbore quelques roues encore est bloqué sur des parpaings.
En une scène, on est ferrés, fascinés, happés par ce tourbillon des enfants, la léthargie du père souvent filmé assis, le regard dans le vague, en train de fumer. Et puis, il y a Lisa, la mère, longue chevelure brune, maquillage immuable ; elle gère, surveille, rit, mène la danse. Elle est la fée qui veille sur cette troupe de douze personnes. Car oui, on l’apprend à la faveur d’une rédaction lue à voix haute par l’une des filles, Chantelle : ils sont douze dans ce « château de tôle » (le titre original est « Tin Castle ») et ils sont des « Irish Travellers ». Il leur est impossible d’aller ailleurs (une dame leur propose, en vain, une maison dans un lotissement). Même si parfois les intempéries menacent, même si le générateur tombe en panne, même si les toilettes débordent. Ils ont des chevaux et traversent fièrement les villages voisins en sulky, ils ont des chiens et chassent le lapin. Et ils n’ont pas de voisins pour leur demander de faire moins de bruit ou les regarder de travers.
Le champ de l’autre côté des vrombissantes voitures s’étale à perte de vue. Les enfants et les chiens s’y ébrouent au fil des saisons, qui découpent le film en quatre chapitres. La vie des O’Reilly est immense. Et l’amour entre eux est infini.
Présenté à la Semaine de la Critique du Festival de Cannes cette année, récipiendaire d’une mention L’Œil d’or du documentaire, ce deuxième long-métrage est un OVNI et un bijou. Lui-même d’origine irlandaise, Alexander Murphy, réalisateur de Au-delà de Katmandou sorti sur nos écrans en février dernier, a suivi les O’Reilly durant six années. Vivant un temps à leurs côtés, il s’est fondu dans le paysage, la plupart du temps seul avec sa caméra et ses micros, pour capter jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, l’essence de cette famille à part, dont le bonheur laisse rêveur. Ni misérabilisme (la lumière et la couleur sont partout), ni angélisme (le père disparaît un temps pour purger une peine de prison), filmé à hauteur d’enfant, le film distille sa leçon de vie en des images d’une beauté sidérante. C’est joyeux, touchant, drôle et juste. Et d’une douceur et d’une liberté si inattendues qu’on en ressort étonné, revigoré, heureux.
Isabelle Danel
