Play It Again

Quand la mer monte, histoire d’un grand petit film

Depuis 2015, durant quelques jours en septembre, le festival Play It Again, propose sur tout le territoire français une sélection de films restaurés. Pour cette édition 2026, riche d’œuvres alléchantes à découvrir ou redécouvrir –Knock, La Dame de Shanghai, Le Goût des autres, Vol au-dessus d’un nid de coucou… entre autres-, il s’offre une marraine en or, Yolande Moreau. Et ouvre le feu des projections avec le premier long métrage de la comédienne, coréalisé en 2004 avec Gilles Porte, Quand la mer monte.

Irène Delcourt, comédienne quadragénaire, traverse le Nord et la Belgique à bord de sa vieille voiture et au son de La Traviata (son unique disque). Chaque soir, elle apparaît sur scène, longue silhouette en robe rayée, les avant-bras couverts de rouge, le haut du visage caché par un masque en carton-pâte. « Sale Affaire !, lance-t-elle de sa voix un peu trainante. J’ai trempé dans un crime… Il est mort. Ça vous touche pas ? Moi non plus… » Dans les salles, les rires fusent, francs, irrépressibles mais aussi gênés, parfois, face à ce personnage entre meurtrière tragique et clown désarmant. Chaque soir, cette « jeune veuve de 42 ans » annonce chercher un nouveau compagnon et choisit, parmi le public, une « victime » qu’elle fait monter à ses côtés et immortaliser en Polaroïd : « Poussin et moi, Béthune, 2003 : une grande histoire d’amour qui commence ! ». Chaque soir, le poussin change, et elle le range dans son album, collant l’image qu’elle légende rituellement. Et puis, un jour de panne de voiture, Irène croise Dries, jeune chien fou au beau sourire et le cœur sur la main, qui la fait redémarrer. Pour le remercier elle lui offre deux places pour le spectacle du soir, et c’est lui qu’elle fait monter sur scène le moment venu. Un lien se tisse entre ces deux-là, qui passe par l’art, la fantaisie, l’enfance, le désir, un peu d’alcool et beaucoup de gentillesse…

Dans le paysage cinématographique des premières années 2000, Quand la mer monte est arrivé sans bruit, comme un murmure délicat, un vent de poésie décalée. Tourné en 2003, ce premier long métrage porté pendant cinq ans par ses auteurs, femme et homme orchestres également et respectivement actrice principale et chef opérateur, sortit en octobre de l’année suivante et connut un fort beau succès.

Road Movie mais aussi comédie romantique à sa façon, le film se baladait hors des sentiers battus, entre petits salles de théâtre accueillantes, routes de campagne, bords de mer, ronds points décorés (dont un d’une Tour Eiffel !!!) et bars de province, montrait des personnages peu courant au cinéma. Dries notamment (interprété par le débutant Wim Willaert, une vraie révélation) est « porteur de géant », profession typiquement réservée au Nord de la France et à la Belgique, comme les Gilles et les majorettes… Presque saisie sur le vif, l’histoire qui se tricote entre Irène et Dries est tour à tour émouvante, rigolote, bouleversante : parenthèse irréelle et pourtant si palpable.

Le spectacle, qui fut bel et bien celui écrit et joué par Yolande Moreau à ses débuts, est ici filmé avec grâce, loin des captations qui aplatissent tout, la caméra saisissant Irène/Yolande du point de vue des coulisses, de la salle et même parfois se posant à ses côtés. Le montage, au gré du film et des représentations nous en donne un aperçu assez vaste et très parlant.

Aux Césars 2025, Yolande Moreau remportait le trophée en tant que comédienne, et, conjointement avec Gilles Porte qui fit un long discours lu sur une longue pellicule de celluloïd 35mm, le César de la meilleure première œuvre. Cette année-là, Sofia Coppola remportait la compression dorée pour le meilleur film étranger avec Lost in Translation, sorti en début d’année 2004. Magie des idées qui flottent dans l’air, il y a un pont joli entre les deux films, puisque le personnage d’Irène, de quinze ans l’aînée de Dries, maintient un lien téléphonique avec son mari qui la questionne sur le carrelage de leur maison en travaux, tandis que dans le premier long de l’Américaine, Bill Murray acteur de cinéma échoué à Tokyo pour y tourner une pub, fait lui aussi une rencontre originale avec une femme plus jeune que lui (Scarlett Johansson) et converse téléphoniquement avec son épouse sur la couleur de leur prochaine moquette.

Revoir le film aujourd’hui est un bonheur. Qui se parfume d’un brin de nostalgie, petite madeleine pleine de saveurs qui fleure bon son époque tout en restant en résonnance avec la nôtre.

Par Isabelle Danel