À mon seul désir

Une bouleversante romance impudique

Lucie Borleteau signe un conte romantique qui donne à voir, avec une énergie communicative et une audacieuse impudeur, l’initiation d’une jeune femme au dévoilement de son corps et de ses sentiments.

Le film explore avec habileté l’univers singulier d’un théâtre érotique, nous immergeant, loin des stéréotypes habituels, dans un monde dépourvu de lubricité et de voyeurisme. Il adopte le point de vue des artistes, mettant en scène une vision enjouée et amusante du spectacle. Les effeuilleuses prennent du plaisir à imaginer la vie de leurs clients et à les provoquer. Ces derniers ont aussi leur complexité. Chacun a ses propres motivations. Le récit, centré sur ces femmes, s’ouvre d’ailleurs par une invitation au spectateur à oser tout explorer, établissant ainsi le point de vue ludique et complice du film. Ce groupe féminin soudé démontre une belle sororité, s’entraidant et se soutenant mutuellement. On ressent beaucoup de joie et d’encouragements. Les limites à ne pas franchir sont clairement énoncées et le lieu fait figure de cadre sécurisant, les dangers surgissant à l’extérieur. La nudité, bien présente et assumée, n’est jamais perçue négativement. Les femmes dévêtues ne sont pas filmées comme des objets, mais comme les protagonistes de leur propre histoire.

La dimension la plus touchante et bouleversante relève du sentimental. Louise Chevillotte incarne Aurore, un personnage d’amoureuse. Quand elle ressent le choc de la découverte du lieu où elle est embauchée, elle rencontre en même temps l’amour auprès d’une des effeuilleuses, Mia (Zita Hanrot). Sensuel et passionné, le film épouse le cheminement de la relation amoureuse qui devient le fil rouge de l’intrigue. Ce qui débute comme une exploration de la séduction et du désir évolue progressivement en comédie romantique. La réalisatrice parvient à dépeindre avec justesse les émotions complexes qui naissent de cette relation. Le personnage est vulnérable, non pas dans le dévoilement de son corps, protégé par le spectacle (dans lequel elle devient un personnage, jouant à l’infirmière ou au chat face à un public restant sur son siège), mais dans ses sentiments, tellement puissants qu’ils peuvent la consumer. C’est alors toute la beauté et la complexité de l’amour qui se déploient.

À mon seul désir de Lucie Borleteau. Copyright Pyramide Distribution.

À mon seul désir réussit également à aborder un enjeu politique sans être didactique ni manichéen, mais à travers des questionnements sur le désir et le choix, sans porter de jugement sur l’héroïne ou les autres femmes qui décident de mettre leur corps en représentation. La frontière entre désir et soumission est abordée, notamment à travers les recommandations formulées par la meneuse de revue (Laure Giappiconi), véritable ange gardienne de ce temple, sans pour autant imposer une morale. La cinéaste joue avec les limites sans ironie ni violence, avec une grande bienveillance. Elle montre que les femmes qui travaillent dans le club ont le contrôle de leur destin, qu’elles ont choisi de mettre leur corps en valeur. Le film incite le spectateur à réfléchir sur sa propre perception du désir et de la soumission, sans éluder les risques encourus lorsqu’on s’aventure au-delà du cadre (en l’occurrence lors d’une escapade pour un show à l’occasion d’un enterrement de vie de garçon organisé par un groupe d’amis mal intentionnés, unique scène véritablement tendue).

Le récit initiatique est captivant puisque porté avec incandescence par la présence radieuse de Louise Chevillotte (actrice révélée chez Philippe Garrel dans L’Amant d’un jour). Le spectateur découvre l’histoire en même temps qu’elle, à travers le regard de son personnage, dépeint dans toute sa complexité, et qui évolue tout au long de cette œuvre pour acquérir une certaine maturité. On aperçoit même l’image de ses fantasmes (notamment celle de la nudité lorsqu’elle observe nus les gens qu’elle croise). Ces visions contribuent à créer un univers mental, au bord du conte, insufflant une certaine magie.

En tournant le dos à une représentation stéréotypée, Lucie Borleteau (déjà autrice des formidables Fidelio et Chanson douce) fait preuve d’une grande liberté de ton. Elle explore une mise en danger de soi dépourvue de toute peur. La situation pourrait basculer à tout moment, mais ces femmes tirent parti de chaque épreuve. De plus, l’élan amoureux permet une inversion chronologique de la romance. On commence par le sexe pour aller vers le sentiment. Aurore s’immerge immédiatement dans ce club, dévoilant son corps et feignant de coucher avec Mia sur scène avant de tomber amoureuse. Une mécanique de suspense est même entretenue par cette situation sentimentale (dans un contexte où les sentiments doivent rester à la porte) plutôt que par les rapports de pouvoir et d’argent. L’élan amoureux, à la fois pur et suspendu, contraste avec le lieu qui incarne la marchandisation des corps et le spectacle artificiel. Nous ne sommes pas dans un récit de domination, mais dans une quête d’unité entre le corps et l’esprit, d’apaisement et d’abandon. Sans cynisme, aidée par l’insouciance de son personnage, cette fable touche à la beauté de l’humain.

 

Benoit Basirico