Et la fête continue ! de Robert Guédiguian

La beauté poétique de la lutte

Dans sa ville de Marseille meurtrie, Guédiguian tisse avec intelligence et sensibilité des histoires d’amour, de résilience et de politique, où engagement collectif et drame familial se mêlent à travers le parcours en miroir de deux femmes engagées.

 

Pour son vingt-troisième long métrage, Robert Guédiguian revient, après Twist à Bamako, à Marseille, son terrain de prédilection. Ce film est marqué par l’effondrement tragique de deux bâtiments rue d’Aubagne le 5 novembre 2018. Ce point de départ sert de toile de fond à l’histoire d’un groupe de personnages qui, malgré le désastre et leur douleur, cherchent à avancer. Fidèle à sa ville, le réalisateur retrouve également ses acteurs habituels (Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Gérard Meylan, Lola Naymark, Grégoire Leprince-Ringuet et Robinson Stévenin). Le premier plaisir est de retrouver cet esprit de troupe. D’ailleurs, dans le cadre de l’exposition “Avec le cœur conscient” qui se tient à la Friche Belle de Mai de Marseille jusqu’au 14 janvier, Isabelle Danel (de Bande à Part), commissaire de l’exposition, décrit Guédiguian comme “un chef de bande qui sait fédérer autour de lui”. Le travail du cinéaste se distingue par sa constance et une permanence thématique qui allie une liberté formelle et narrative singulière à une inquiétude politique palpable. Voir un nouveau film de lui est un peu comme prendre des nouvelles du monde à travers son regard lucide.

Malgré son aspect choral dans une construction narrative habile embrassant plusieurs récits parallèles, allant des parcours familiaux au drame collectif, des relations amoureuses à une élection municipale à venir, le film dresse le portrait en miroir de deux femmes, comme s’il s’agissait d’une seule et même personne, à deux âges de la vie. Il suit le parcours de Rosa (Ariane Ascaride), veuve de 60 ans, infirmière proche de la retraite, politiquement engagée, vue comme la clé de l’unité de la gauche avant une élection cruciale (son personnage s’inspire librement de Michèle Rubirola, élue à Marseille en 2020). Sa vie prend un tournant inattendu lorsqu’elle tombe amoureuse d’Henri (Jean-Pierre Darroussin), passionné de lecture, ce qui l’amène à remettre en question ses engagements. À côté de cette mère désenchantée, militante et amoureuse, se tient Alice (rayonnante Lola Naymark), au regard pétillant, qui apporte le versant insouciant, et dont la combativité est mise en contraste avec un défi personnel : la crainte que son incapacité à avoir des enfants puisse menacer son couple. Cheffe de chœur dans une association aidant les personnes délogées, elle croit encore à la solidarité. Sans trame linéaire, ces histoires s’entremêlent pour former un puzzle autour de ces deux figures féminines fortes. Ce méli-mélo est renforcé par le fait que Rosa soit amoureuse du père d’Alice, cette dernière étant en couple avec le fils de Rosa.

Ce qui intéresse Guédiguian ici n’est évidemment pas le vaudeville, mais d’entrelacer le politique et l’intime, et de questionner le sens des valeurs, entre désillusion et résistance. Malgré un ton nostalgique, il n’est jamais passéiste, se tournant vers l’avenir avec espoir à travers son portrait intergénérationnel. Il s’attache à la croyance en la capacité de la nouvelle génération à s’engager. L’arrière-plan politico-social est le socle d’un journal intime où le cinéaste exprime toutes ses préoccupations avec un didactisme assumé magnifié sans cesse par des touches de lyrisme. Ce n’est pas un tract, mais une profession de foi poétique. Une idylle naissante (entre Rosa et Henri) est salvatrice, et un spectacle musical en cours de création est un enchantement. Le film navigue habilement entre deux mondes, politiques ou personnels, entre rêves et désillusions, jonglant entre optimisme et pessimisme, pour au final livrer un film solaire, alors que la noirceur dominait dans La Villa et Gloria mundi. Avec Et la fête continue !, Guédiguian semble retrouver foi en la lumière. Sa manière de filmer une jeunesse qui reprend le flambeau du combat est bouleversante. Il élabore une forme d’utopie, sans véritables antagonismes, où les idées de partage sont évidentes. Cette ode à l’humanité illustre parfaitement le titre de l’exposition précédemment citée, “Avec le cœur conscient”, naviguant ainsi entre le sentiment et la raison, entre le brut et le lyrique.

À cet effet, dans la dernière partie du film, il est question du poète Homère, de l’achèvement du spectacle conçu par Alice, avec la musique de Michel Petrossian qui s’affirme pleinement dans son débordement émotionnel, évoquant les partitions impressionnistes des années 1930, avec une lumière de plus en plus antinaturaliste contribuant à une atmosphère onirique. C’est la poésie qui triomphe, et par là même, le cinéma. Il est d’ailleurs fait référence, par la musique de Delerue, au Mépris de Godard, film sur un couple et sur un tournage, face à l’étendue bleue de la mer, avec l’évocation de L’Odyssée d’Homère. Cette liaison cinématographique entraîne cette belle œuvre vers des cieux magiques, moyen de transcender les drames humains, et de réenchanter le réel, d’où le titre évocateur Et la fête continue !.