Marcello mio

Jeu est un autre ?

Avec Marcello mio, Christophe Honoré joue la carte de l’illusionnisme, et, à travers le visage de son actrice chérie, Chiara Mastroianni, convie le fantôme de son illustre père. En résulte une troublante réflexion sur le cinéma, l’éternité et le mouvement.

On pourrait croire ce projet né d’un acte de psychomagie prescrit par Alejandro Jodorowsky. Cet art thérapeutique, qui consiste à réaliser des actes symboliques pour libérer les blocages nichés dans l’inconscient, et qu’il donne à comprendre dans son film-expérience Psyschomagie, un art pour guérir, était au cœur de ses longs-métrages autobiographiques La Danse de la réalité et Poésie sans fin. Son fils Adam y incarnait Alejandro jeune homme ; son autre fils, Brontis, y jouait son père, et ces transferts de rôles au sein d’un même arbre généalogique allaient bien au-delà du jeu d’acteur.

Que se joue-t-il au juste dans Marcello mio ? Chiara Mastroianni, après avoir posé en Anita Ekberg dans une fontaine pour une photographe histrionique, rentre chez elle et, dans le miroir, voit son visage se confondre avec celui de son père. Troublée, au point de perdre connaissance, elle en revêt l’iconique apparence et se présente à tous sous cette nouvelle identité, privilégiant l’italien, qu’elle parle couramment, au français. Dans leur propre rôle, Catherine Deneuve, sa mère, Benjamin Biolay, Melvil Poupaud, ses ex-compagnons et amis, et Nicole Garcia, qui lui fait passer des essais pour un rôle, naviguent de la sidération au trouble. Seul Fabrice Lucchini, qui lui donne la réplique lors des essais, accepte, à la manière d’un enfant, de prendre ce jeu au sérieux et d’endosser la part de presque-merveilleux qui s’installe, dès lors.

Car, dans cette fusion des identités père-fille, l’espace d’un film, Christophe Honoré invite la figure disparue de l’acteur italien à la table des vivants. Dans un plan, au début du récit, Chiara, à la manière d’une héroïne de conte, s’est endormie sur un exemplaire de L’Immortalité de Milan Kundera. Dans ce texte, l’auteur tchèque distingue le soi et l’image de soi, qui aspire à l’éternité. Plus tard, dans une scène émouvante, Catherine Deneuve et Chiara-Marcello se rendent dans un appartement où le couple vécut autrefois. S’y raconte, entre autres, l’impossibilité du cinéma à contrer l’oubli. Marcello mio avance ainsi, entre drôlerie et mélancolie, et tente de retenir ce qui ne peut l’être, pour mieux le laisser filer et faire place au mouvement (titre du foisonnant roman de Philippe Sollers, que lit aussi Chiara) dans un final aquatique choral et libératoire.

Tout cela est parfois un peu flottant, un brin stagnant, mais aussi émouvant – les partitions chantées d’Alex Beaupain et Benjamin Biolay y étant pour beaucoup -, très culotté, et peut-être plus métaphysique que psychomagique. Tout le monde a l’air de s’amuser à jongler avec sa propre iconographie, Chiara Mastroianni en tête, dont on connaît le grand sens de l’humour et de l’autodérision. « Quand il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre », disait le Nosferatu de Murnau. L’histoire ne dit pas si, dans l’intimité des concernés, le pont fut passé, mais gageons que, de là où il est, Marcello se réjouit de cette affectueuse facétie !

 

Anne-Claire Cieutat