Les petits riens et les presque tout #4

Voix off

Quand le cinéma et la vie quotidienne se mêlent l’un à l’autre… 

 

Hier soir, mon confrère Bernard m’a appelée pour prendre de mes nouvelles. Depuis quelques années, nous partageons le même appartement pendant le Festival de Cannes. Mais cette année, l’événement étant annulé, nous ne nous retrouverons pas. Au regard de la crise que traverse l’humanité tout entière, ce n’est évidemment pas un drame en soi. En échangeant, nous avons réalisé que nous éprouvions les mêmes sensations. L’un et l’autre couvrons le festival depuis plus de vingt ans. À l’heure où nous devions préparer nos bagages, notre subconscient nous jouait étonnamment les mêmes tours. Bernard a dressé le parallèle entre notre état émotionnel et le phénomène des « membres fantômes » que peuvent éprouver les amputés. Si l’image est un peu forte, elle est néanmoins éloquente. La lumière vivifiante de la Côte d’Azur au petit matin, le goût du café au sortir de la première projection de 8 h 30, la joie de retrouver celles et ceux qui partagent notre amour du cinéma, l’énergie vibrante de la liesse suscitée par la découverte chorale des films dans la sublime salle Lumière du Palais, etc. : l’écho de tous ces éléments inhérents à l’expérience cannoise active nos cinq sens avec une troublante intensité.

Bernard m’a dit aussi une chose bouleversante. Alors que je lui demandais comment il allait à l’approche du premier anniversaire de la mort de son père – survenue en plein Festival de Cannes l’an passé -, il m’a répondu ceci : « J’avais peur d’oublier sa voix avec le temps, mais je l’ai encore en tête. Alors ça va ».

La nuit qui a suivi, j’ai rêvé de Danièle Heymann. Danièle faisait partie de l’équipe de BANDE À PART et de celle du « Masque et la plume » sur France Inter. Elle est décédée en juillet dernier. Dire qu’elle nous manque est un euphémisme. J’ai pour habitude de conserver au moins un échantillon vocal de chaque personne que j’affectionne dans mon téléphone portable. J’ai gardé de nombreux messages de Danièle et ne peux me résoudre à en effacer aucun. Mais les réécouter, ça, c’est une autre histoire… Je crains que l’expérience ne soit trop chavirante. La voix active une présence immédiate. Que faire quand cette présence se conjugue à l’absence ? Je n’ai donc pas osé appuyer sur le bouton « play » du dernier message archivé de Danièle, daté du 16 mai 2019, mais je m’en souviens parfaitement. Elle s’inquiétait de savoir si nous allions bien et si son papier sur le dernier film de Pedro Almodóvar, Douleur et Gloire, m’était parvenu. Danièle était restée à Paris. Elle n’avait pas voulu se rendre sur la Croisette, afin de garder intact le souvenir magique de l’édition précédente, où elle fut honorée par Thierry Frémaux et Pierre Lescure lors d’un vibrant hommage à l’occasion de ses 85 ans.

Sur les réseaux sociaux actuellement, un jeu circule, auquel une amie m’a proposé de participer. Il s’agit de poster quotidiennement pendant dix jours la photo d’un livre qu’on aime. Je pourrais accroître considérablement la pollution numérique avec ce genre de défi… Aujourd’hui, j’ai choisi De là où tu es, un roman magnifique de Claire Vassé. Elle y raconte son histoire d’amour avec le père de sa fille, le cinéaste Claude Miller. Il y est question d’absence là aussi, car Claude Miller est mort en avril 2012, juste avant le Festival de Cannes où était présenté son dernier film, Thérèse Desqueyroux. Voici ce que vous pouvez lire sur la quatrième de couverture :

« Un amour entravé reste un amour, rien ne peut en venir à bout. De là où tu es, je sais que tu es d’accord avec moi puisque c’est toi qui me donnes la force de le penser. »

Les verbes de ces deux phrases sont conjugués au présent. C’est une des qualités de ce récit remarquable : il fait croire à l’éternité.