Le désir et la grâce

Entretien avec Guillaume Nicloux et Gaspard Ulliel

Dans Les Confins du monde, Guillaume Nicloux propulse des militaires français dans la jungle indochinoise de 1945. Un monde trouble, où les hommes se retrouvent pris entre un profond élan vital et de violentes pulsions de mort. Au cœur de cette zone tourmentée, Gaspard Ulliel, à la fois athlétique et fragile, incarne le survivant d’un massacre, hanté par un désir de vengeance, et Gérard Depardieu, un énigmatique individu, aussi ambigu qu’apaisant. Voyage au cœur d’un film métaphysique puissant en compagnie de son réalisateur et de son comédien principal.

 

Quelles furent vos premières sensations en arrivant dans ce décor de jungle vietnamienne ?

Gaspard Ulliel : Ça a été assez brutal, car le jour-même de mon arrivée, il y avait un entraînement dans la jungle prévu pour moi avec un militaire. Je me suis retrouvé en pleine jungle, donc, à couper des branches avec une machette et à appréhender cet environnement nouveau pour moi et assez hostile. Je me souviens surtout des bruits. On n’avait pas spécialement chaud. Le climat était étrange, pernicieux et changeant. Quand je ferme les yeux et que je repense à ce tournage, je revois la brume. Nous avons tourné dans la région de Ba Vi et nous avons été plongés pendant quinze jours dans une brume épaisse un peu irréelle.

Guillaume Nicloux : J’attends d’un lieu d’être totalement happé, vampirisé par lui. J’aime que le décor devienne le partenaire central du film, et que ce soit à travers lui que la tonalité du film résonne. C’est très important pour moi de me fondre à l’intérieur, de ne lui opposer aucune résistance, et je dirais même d’en subir toute la bénédiction, pour profiter de tous les apports, organiques, climatiques, afin qu’ils s’intègrent au moment où l’on fabrique les choses. Je m’efforce d’atteindre une justesse intérieure et c’est le plus difficile, surtout quand on tente de faire confiance à son ressenti en laissant la raison de côté. Ma démarche n’est pas rationnelle, mais impressionniste. J’essaie de me sentir extrêmement vivant au moment où nous tentons de créer quelque chose tous ensemble.

Les Confins du monde est hanté par la question de la mort. Beaucoup de corps y sont meurtris, démembrés, castrés, et font contraste avec le vôtre, Gaspard, que l’on voit nu, intègre et sculptural.

Guillaume Nicloux : C’est l’opposition entre la violence, la mort, la jouissance et le désir. Ce sont les deux versants d’une même médaille. Nous sommes dans l’exploration de quelque chose d’irrationnel. Ce n’est pas la raison qui dicte le comportement violent des personnages. Mais la violence et le désir se rejoignent dans la quête existentielle du personnage que joue Gaspard. C’est parce que la mort existe que le désir est encore plus vif et que l’intensité de la vie est encore plus vive. C’est le parcours de ce personnage qui m’intéresse, la façon dont il se consume. Le spectateur est invité à épouser son regard, à faire ce voyage avec lui, et à éprouver ce qu’il ressent. La matière sonore du film amplifie ce phénomène, elle nous enferme dans un environnement, alors qu’on est en plein air. Ça peut sembler contradictoire, mais c’est ce que j’essaie de chercher : la zone de gris. Je refuse le manichéisme.

Gaspard Ulliel : J’ai eu un rapport très direct et cru à l’expérience. C’est un voyage existentiel, cérébral, voire spirituel, mais il y a aussi un voyage sensoriel qui opère tout au long du film, y compris pour le spectateur. C’était très prégnant pour nous, acteurs plongés dans cette jungle. Nous nous nourrissions de l’expérience de ce que nous vivions au travers des séquences : elle impactait notre manière de réagir. Il y avait aussi beaucoup de choses que nous n’avions pas à prendre en charge, car elles existaient d’elles-mêmes : la sensation d’enfermement, par exemple. Nous étions jetés dans une espèce d’immensité et pourtant, il y a quelque chose d’assez suffocant qui opère. C’est une sensation déjà présente dans Valley of Love. Guillaume arrive bien à enfermer des personnages dans de grands espaces.

Gaspard Ulliel et Gérard Depardieu dans Les Confins du monde de Guillaume Nicloux. Copyright Ad Vitam.
Gérard Depardieu semble avoir fait pivot dans votre trajectoire de cinéaste, Guillaume. Il est au cœur de Valley of Love et de The End, et tient un rôle secondaire mais fondamental dans Les Confins du monde…

Guillaume Nicloux : Dans mes expériences de cinéma et de vie, il tient une place capitale. Nous nous sommes rencontrés pour Valley of Love, puis en sortant de ce tournage, j’ai remanié le scénario des Confins du monde pour l’intégrer, ce qui a impacté le personnage de Gaspard. Il y a comme un fil rouge qui relie ces films : le personnage de Gaspard qui sort de sa fosse est aussi le fils ressuscité de Gérard dans Valley of Love. Dans The End, il interprète le rôle que j’ai tenu dans un de mes rêves. Il y a un lien entre le bois qu’il traverse dans The End et la jungle des Confins du monde. Tous ces liens sont intéressants d’un point de vue psychanalytique. Gérard conditionne et participe à ce qui est en train de se produire là. Jusqu’à ce film que je m’apprête à tourner très prochainement avec lui et Michel Houellebecq. Je ne place pas de frontière entre l’intime et le filmique. Pour moi, tout est lié. Ça se révèle beaucoup plus maintenant, mais c’était déjà noyé et présent dans mes premiers films qui baignaient dans le genre. L’importance de Gérard Depardieu est majeure dans cette exploration de l’intime, avec ces thèmes inversés père-fils. Il y a une mise en abyme de chaque film entre eux.

Êtes-vous sensible au travail de Jacques Lacan ?

Guillaume Nicloux : Je suis plutôt de l’école freudienne, que je trouve plus généreuse, plus expressive. Il faut accepter comme postulat de départ que nous sommes plusieurs en nous et que nous ne sommes pas maîtres de ce que nous traduisons. Ce qu’on traduit est beaucoup plus inconscient. Si on laisse résonner ce qui est en nous, on ouvre des portes. C’est très compliqué à envisager pour certaines personnes, qui basent leur vie sur la volonté. Or la volonté est l’ennemi du désir. Il y a une distorsion aberrante entre les deux. Mais c’est le travail d’une vie d’obtenir cet espace de liberté où l’on a l’impression d’être juste et vrai avec soi-même. Je pense qu’il faut renoncer à l’idée que la volonté est ce qu’il y a de plus juste et de plus beau, car c’est une illusion. C’est pour ça que, pour revenir à mon travail, il me faut presque retirer mon costume de réalisateur sur un plateau, car c’est le costume de l’ego. C’est pour cela que j’aime travailler avec les mêmes personnes depuis vingt ans : s’ils me sentent déraper, ils me remettent à ma place. Je sais qu’ils sont là pour m’entourer, m’aider, m’accompagner et qu’on n’est jamais dans un abus de pouvoir qui empêcherait d’être le plus juste possible et de ressentir les choses. C’est important pour qu’on puisse partager ces instants de communion où l’on essaie d’apprendre à fabriquer ensemble quelque chose. C’est à cet égard que Gérard est bluffant : ça fait longtemps qu’il a dégraissé tout ça.

Depardieu est doté d’une présence totale à l’instant, aux gens, n’est-ce pas ?

Guillaume Nicloux : Au moment où Gérard vous parle, vous touche, vous regarde, il est à cent pour cent avec vous. Quand il vous aura quitté, ce sera fini, mais quand il est là, il l’est vraiment.

Quel effet cela fait-il de jouer avec et face à lui, Gaspard ?

Gaspard Ulliel : Sa présence est chargée. Elle est immense et on se la prend en pleine tête. Il trimballe tellement de choses, sur le plan intime et cinématographique, par la richesse de ses expériences, de son âme, et par sa générosité envers les gens. Quand il vous regarde dans les yeux, c’est sidérant : il est connecté à vous. Sa curiosité est d’une véracité hors norme. C’est quelqu’un qui s’ouvre totalement à l’autre. J’ai rarement vu quelqu’un qui, au bout du deuxième jour de tournage, connaît le prénom de tous les membres de l’équipe. Il est vraiment curieux des autres, sans différenciation, sans hiérarchie. C’est quelqu’un de simple et de connecté à la vie, à l’instant, au présent et au monde qui l’entoure.

Guillaume Nicloux : C’est un sur-vivant, dans le sens où il est plus vivant que les autres. C’est un dévoreur. Il a placé tous les curseurs en haut. Sa charge énergétique, vous vous la prenez, même à un mètre de lui : quelque chose vous absorbe.

Gaspard Ulliel : Le plateau est très différent quand il est là.

Guillaume Nicloux : Et la complicité qu’il y a entre nous facilite cette ambiance, car on est capable de déconner, surtout avant les scènes tragiques. Il peut basculer dans le jeu en un claquement de doigts. Avec Valley of Love, j’ai commencé à le faire jouer à l’oreillette. Parfois, il ne sait pas ce qu’il doit dire avant la prise. Une souffleuse lui dit le texte, il l’entend et il le ressort d’une façon spontanée. Ainsi, il est débarrassé de l’emprise du texte et le texte devient vivant dans l’instant. C’est pour ça que Gérard ne se considère pas comme un acteur. Ce qui l’intéresse, c’est que les choses soient vraies au moment où elles se produisent.

Le mot « grâce » vous inspire-t-il ?

Guillaume Nicloux : Oui, il me fascine même, car ce n’est pas quelque chose qu’on peut rationaliser. La grâce est subjective, invisible ; c’est de l’impressionnisme. La grâce, c’est ce que j’ai essayé d’approcher avec Pauline Étienne dans La Religieuse. Pas par l’empreinte de Diderot, mais dans cette espèce de croyance en la liberté, en la vie. D’une certaine façon, Gérard a une sorte de grâce, malgré ses cent-vingt kilos, sa façon de s’emporter, de rire aux éclats. La grâce, c’est autre chose. C’est une image qui se déplace, avec un mouvement.

Que diriez-vous de la voix de Gérard Depardieu ?

Gaspard Ulliel : Ce qui me frappe dans sa voix, c’est son infinie douceur, sa part féminine troublante. Sa voix enveloppe, nous emmène. Elle a des crêtes, aussi. Il a un rapport étroit au texte, qui lui vient aussi du théâtre. Il a une façon singulière de modeler sa voix, de rythmer ses phrases.

Et Guillaume, que diriez-vous de la voix de Gaspard Ulliel ?

Guillaume Nicloux : Dans la voix de Gaspard, il y a un souffle, quelque chose d’assez tendu. J’aime la tension sous toutes ses formes, donc j’aime bien cela. Il y a aussi quelque de fragile, une douceur, quelque chose d’antinomique avec sa virilité. La question est : de quelle façon fait-on cohabiter sa part masculine et sa part féminine, qui sont inhérentes à la nature humaine ? C’est fascinant. Comment arriver à oublier, à un moment donné, de quel genre on est ? Quand ce trouble devient évident, c’est peut-être ça, l’état de grâce ? Il ne faut surtout pas chercher à comprendre, car le désir, c’est le mystère. Or aujourd’hui, il n’y a plus de désir. Nous sommes dans une société de jouissance. C’est ce qu’explique Charles Melman dans son livre d’entretiens avec Jean-Pierre Lebrun, L’Homme sans gravité. C’est à nous de recréer cet espace entre le désir et la jouissance, et de le laisser exister, donc de lui redonner du temps.