Le cinéma en (contre)bande

Entretien avec Elisabeth Vogler, réalisatrice, Noémie Schmidt, actrice, Rémi Bassaler, scénariste et Paul Saïsset, scénariste et responsable de la communication.

Par la grande spontanéité et le sens de la débrouillardise de ceux qui le portent, le projet de film Paris est une fête a su fédérer autour de lui. Sans attendre de financements, Élisabeth Vogler et sa bande d’amis ont tourné ce long-métrage dans la rue, en prise directe avec le réel. Un événement troublant marque le point de départ du scénario : Anna rate l’avion qui devait l’amener à Barcelone, avant que celui-ci ne s’écrase. Hantée par ce coup du destin, elle erre dans les rues de la capitale tandis que son couple bat de l’aile. Avec 3,5 millions de vues pour la seule bande-annonce sur Facebook, Paris est une fête montre le besoin collectif d’évoquer notre histoire récente par la fiction.

Vous avez tourné Paris est une fête sans attendre de financements, sur un coup de tête aventureux. Quel en a été le déclencheur ?

Une envie de faire un film, mais de le faire de manière totalement libre. C’est-à-dire, de ne pas rentrer dans des logiques de production et de financement, mais plutôt de proposer un geste qui vienne du cœur, d’un vrai désir artistique.

Comment avez-vous conçu le scénario ?


Assez tôt, on a décidé de mettre en place un élément déclencheur fort (l’accident d’avion auquel Anna échappe) afin de nous laisser chercher plus librement la suite du film. Ensuite, le scénario s’est vraiment écrit au fur et à mesure des tournages et des événements. Jusqu’à la dernière minute du montage, la question de l’écriture est restée ouverte. De cette façon, nous donnons la possibilité à ce qui nous entoure d’avoir une place dans le film : que ce soit une envolée de pigeons, une ambulance, une charge de CRS, ou le cortège de Johnny.

Dans quelle mesure laissiez-vous les événements extérieurs influer sur l'écriture ?

Dans la mesure où l’on a la possibilité de se mettre au contact avec ça. On n’a pas hésité une seconde, s’il s’agissait d’événements où l’on pouvait se rendre et cela racontait quelque chose sur la ville, les gens, « les jeunes ».

Vous vous êtes confrontés à des conditions de cinéma particulières, proches de la « guérilla ». Comment avez-vous ajusté votre dispositif de tournage (matériel, équipe, organisation) ?

On trouve ça dommage d’utiliser le terme de « cinéma guérilla ». On ne va pas vous ressortir le commentaire de Chris Marker dans Sans soleil, mais on est plutôt d’accord qu’il y a une sacrée différence entre la dure réalité de ce qu’est une guérilla et le fait de filmer d’une quelconque manière.

 

Au-delà de ça, accepter cette étiquette, c’est accepter de se faire mettre à la marge. Or, on pense que le cinéma ne devrait pas être défini par un budget ou des moyens de production, mais par des qualités esthétiques, poétiques. Cela ne veut pas dire faire un cinéma « à l’arrache » et sans ambition. Au contraire, on essaye humblement d’être la preuve qu’on peut faire beaucoup avec peu.

Notre dispositif de tournage a été pensé pour servir une idée : celle de faire du cinéma partout sans faire de concessions techniques. Pour cela, il fallait être léger et incroyablement mobile. Ça veut dire pas plus de deux acteurs et deux techniciens, pour casser l’inertie de groupe et permettre à chacun de prendre part à ce qu’il se passe durant le tournage. Alors on se laisse guider par les acteurs, qui savent mieux que quiconque où leur personnage doit aller. Le preneur de son est tout autant là pour enregistrer les dialogues d’une scène qu’une ambiance particulière ou qu’un détail. Le cadreur, quant à lui, est libre de s’écarter des acteurs si le réel offre une illustration directe de l’idée qu’on essaye de faire passer avec une scène. Tout le monde est là, présent et ouvert à ce qui est en train de se passer. Cela donne des tournages généralement courts, car très intenses. Il n’y a pas de parachute, pas de possibilité de refaire deux fois une scène.

Aviez-vous la volonté d'insuffler de la vie par l'énergie de votre film ?

Notre idée était de capter la vie qui est partout autour de nous. Il suffit de sortir avec une caméra lors d’une fête de la musique pour s’en rendre compte. La vie est là, il y a des milliers d’histoires autour de nous. On voulait parler de notre génération, de gens comme nous. Pour ça, on s’est dit que l’histoire d’un couple offrait un canevas idéal pour aborder notre rapport à la ville, au travail, à l’amour, à la résignation…

Penser qu’il y a besoin d’insuffler de la vie, alors qu’elle est déjà là, partout autour de nous, c’est peut-être justement ça, le problème de notre génération. On a toujours de bonnes raisons d’attendre, de baisser la tête et de continuer de mater notre smartphone, plutôt que de se lever et d’essayer d’agir. Mais au fond, on a tous envie d’oser des trucs, quoi que ce soit, mais juste oser. C’est peut-être bien pour ça qu’un événement comme Nuit Debout a autant marqué de monde ; d’un coup, la rue avait un potentiel politique incroyable et tout le monde pouvait y participer !

Après trois ans, caméra en main, à quel moment vous êtes-vous dit que le film était dans la boîte ?

On a pensé que l’élection de Macron était quelque chose qui marquait une autre époque. Et puis on avait déjà tourné pas mal de choses. Alors, les obsèques de Johnny, c’était un peu le grand final.

Pensez-vous que votre fulgurant succès sur les réseaux sociaux témoigne d'une sensibilité collective refoulée ?

On a du mal à analyser pourquoi ça a marché. En vrai, on ne s’y attendait pas du tout. C’est vrai que c’est assez fou, mais on ne s’arrête pas à ça. C’était avant tout un moyen et les gens nous ont donné l’opportunité incroyable de faire un film autrement et d’imaginer le porter jusque dans les salles de cinéma.

On a tous envie d’espérer, et dans notre cas, d’espérer pouvoir faire un film avec trois fois rien. On sent aussi que le cinéma français ne s’adresse plus vraiment à notre génération, qu’il l’a perdue au profit de Netflix. On vit sûrement une époque assez spéciale.

Quelqu’un nous a demandé sur Facebook pourquoi on demandait de l’argent aux gens plutôt que de passer par les aides publiques existantes. La réponse est que les commissions de financement jugent un film sur la base d’un scénario classique. Ici, ça faisait partie du processus de création que le scénario s’écrive en cours de route. Cette manière de faire nous mettait donc déjà hors cadre. Ça prouve que l’institutionnel n’a pas encore pris la mesure des révolutions technologiques actuelles qui bouleversent les manières d’écrire. En demandant aux gens de nous soutenir, ils acquièrent un réel poids sur la concrétisation ou non du film. Alors que dans le système actuel de financement public, les spectateurs n’ont pas leur mot à dire, évidemment, et ne savent pas pourquoi tel ou tel projet est sélectionné (alors que c’est paradoxalement leur argent qui sert à ça).

Vous avez récolté 91500€ sur Kickstarter grâce à cet engouement populaire. Que cela va-t-il vous permettre de réaliser ?

Ça représente vraiment notre indépendance. Avec ça, on va pouvoir faire la postproduction sans transiger sur les ambitions du film. Et puis on reste maîtres à bord. Ça veut dire qu’à l’arrivée, vous retrouverez la même énergie que vous avez vue jusqu’à maintenant. Ça ne passera pas par tel ou tel filtre.

Quand prévoyez-vous la sortie et sous quelle forme ?

C’est une vraie expérience de cinéma qu’on a envie de vous offrir, alors on aimerait beaucoup que le film aille en salle. Mais ça ne dépend pas que de nous, ça dépend aussi du CNC. Pour eux, on fait les choses à l’envers en tournant et en payant après les gens. Aujourd’hui, on a besoin de leur agrément pour valider les comptes du film et avoir une vraie sortie en salle. Sans agrément, ce sera très compliqué… La balle est dans leur camp.

 

https://www.facebook.com/parisestunefetefilm/videos/315865715592013/

Par Marin Woisard