Petite Maman de Céline Sciamma

Un jeu de miroir poignant

La relation mère-fille à l’épreuve du deuil est ici filmée avec délicatesse et sobriété par une cinéaste au sommet de son art.

Après son ambitieux Portrait de la jeune fille en feu (Grand Prix du Jury à Cannes 2019), Céline Sciamma retrouve le monde de l’enfance (après Tomboy) avec un projet en apparence plus modeste, mais qui se révèle peut-être son œuvre la plus belle et émouvante. En se basant sur cette simplicité, qui réside dans son cadre restreint (une forêt, une maison, deux petites filles, trois adultes en marge), le récit fourmille d’idées. C’est l’histoire de Nelly (Joséphine Sanz), huit ans, conduite par sa mère dans la maison de sa grand-mère qui vient de mourir. Elle y est seule avec son père qui range les affaires, tandis que sa mère, trop triste, s’est absentée. Pour en arriver à cette situation, l’introduction va à l’essentiel. Dans une première scène, Nelly marche dans les couloirs de l’hôpital en disant un simple « au revoir » à chaque résidente. Dans la scène suivante, assise sur la banquette arrière de la voiture, elle dépose des aliments dans la bouche de sa mère qui conduit. C’est ainsi par un montage minimaliste jouant sur les ellipses, économe en plans et en mots, que le film parvient à atteindre l’émotion.

Petite Maman de Céline Sciamma / Copyright Pyramide Films

Chaque situation est vécue du point de vue de Nelly, qui explore la maison, les bois environnants, puis tombe sur une cabane. C’est là, soudain, que le film bascule dans le merveilleux. Elle y rencontre une enfant qui lui ressemble trait pour trait (les deux comédiennes sont jumelles), sans que cela soit évoqué. Elle s’appelle Marion et vit dans une maison identique à celle de la grand-mère de Nelly, mais avec son papier peint d’antan. C’est comme si la mère absente revenait hanter le quotidien de la petite sous la forme d’une amie de son âge. La puissance du film réside dans cette manière de basculer dans le fantastique de manière imperceptible. La mise en scène demeure épurée et factuelle.
Le jeu avec le temps, qui rappelle les constructions ludiques de Rivette, est à la fois enfantin et intime : il invite à l’introspection vers un passé familial. La situation questionne l’empathie de l’enfant vis-à-vis de sa « petite maman » et inverse la relation mère-fille, comme lorsqu’elle la nourrissait dans la voiture. Elle tente de comprendre ce qui la rend si triste pour pouvoir la consoler. Le sentiment de deuil et de solitude vécu du point de vue d’une enfant est d’autant plus poignant qu’il est traité avec légèreté à travers la dimension d’un conte fantastique. L’humeur est apaisée. Aucun monstre dans cette histoire de petites filles dans les bois. Le seul personnage masculin, le père, est représenté avec bienveillance, dans l’absence de contrôle sur sa fille. Une belle scène montre Nelly aidant son père à se raser. Et comme pour, là encore, inverser les rapports, le père confie à sa fille qu’il avait peur jadis de son propre père. 

 

Petite Maman de Céline Sciamma / Copyright Pyramide Films

Ainsi, pour saisir le cœur du film, il est important de relater ces scènes, qui peuvent paraître dérisoires si on ne les a pas vues, mais sa réussite réside dans ces détails. De l’escapade des deux filles à bord d’une barque, à leur course dans les bois, en passant par une soirée crêpes, tous ces petits moments en apparence anecdotiques et non spectaculaires, mais si chaleureux, font naître une amitié entre deux êtres réunis par un pont temporel. Laissant une très grande place à l’interprétation du spectateur, cette atmosphère magique peut être considérée comme la pensée de la fillette, qui s’évade dans un imaginaire pour mieux vivre son deuil. C’est aussi l’histoire de la première rencontre d’une enfant avec la mort, et le chemin entrepris vers la consolation. La réalisatrice est douée pour représenter avec tact et vérité le monde de l’enfance, qui traverse une large palette de sentiments, du jeu insouciant à la profonde tristesse. Les moments d’ennui enfantins sont un pare-feu au chagrin. Le cinéma n’est-il pas le lieu idéal pour s’abandonner aux émotions jaillies du passé ?