Avril et le monde truqué

Promenade dans les décors

C’est une uchronie, un scénario imaginé dans un monde où l’Histoire aurait dévié. Avril ou le monde truqué se situe dans un Paris imaginaire, en 1941, sous le règne de Napoléon V, du charbon et de la vapeur. Dans cet univers sans électricité, ni aviation ou télévision, les savants disparaissent mystérieusement. Acoquinée avec un chat malin, Avril, une jeune fille intrépide, part ainsi à la recherche de ses parents, scientifiques disparus. Ce long-métrage d’animation riche et inventif, réalisé par Christian Desmares et Franck Ekinci, a la patte de l’œuvre de Jacques Tardi ­­– tendance Adèle Blanc-Sec – qui signe ici l’univers graphique. Les mondes de Jules Verne et d’Albert Robida ne sont, eux aussi, jamais très loin. Chaque image s’accompagne d’un copieux travail de recherche en amont, qui dote le film d’un double-fond historiquement savoureux. Promenade dans les décors d’Avril et le monde truqué, en compagnie d’un des réalisateurs, Franck Ekinci.

Montmartre

Décors de Montmartre, Avant/Après - Story-board, pré-découpage : David Berthier / Story-board, clean : Marietta Ren / Décor trait : Luciano Lepinay / Recherche couleur : Christian Desmares)

« Ici, c’est une rue de Montmartre, celle du Mont-Cenis. On a d’abord fait un repérage qui a servi au story-boarder, puis ce dessin est passé dans les mains des équipes de décors de référence qui ont fait cet autre dessin avec les premières recherches lumière, avant que nous passions aux dessins de production et, enfin, à la mise au point de la couleur du plan.

À l’origine, l’idée était de donner des repères aux gens, malgré l’absurde et la fantaisie du film. La Tour Eiffel, par exemple, est connue universellement. Dans le film, elle est double et devient le symbole d’une histoire qui a dévié. Le repaire où loge Avril est la statue de Napoléon V, et comme l’histoire a dévié, il n’y a pas eu la guerre de 1870, donc le Sacré-Cœur n’existe pas, puisque, historiquement, il a été édifié en hommage aux morts de la Commune. À la place, il y a cette statue d’autocrate. Là, on espère que les gens reconnaîtront Montmartre, même sans le Sacré-Cœur. »

L’Opéra

Décors de l'Opéra, Avant/Après - Conception visuelle : Franck Ekinci / Story-board, prédécoupage : Alexis Beaumont / Montage photo : Quentin Le Calvar / Set-up, modélisation, recherches décor : Luciano Lepinay / Décor trait : Maël Le Gall / Recherches couleurs : Christian Desmares.)

« L’Opéra, c’est venu d’une réflexion sur les machines. Là, il y a une chaudière installée au milieu de l’Opéra pour exprimer aussi que c’est un monde fondé sur des besoins triviaux et vitaux, où l’Art est mis un peu de côté.

Et dans ce monde, comme il fait froid en juin, il faut se chauffer, et comme il y a une pénurie de charbon, on a imaginé ces chaudières municipales, dont l’une a été placée dans l’Opéra. Cette collusion du métal et de l’Art, de l’industrie lourde et du symbole du raffinement baroque nous amusait. Pour la petite histoire, le plafond de l’Opéra qu’on voit dans le film est celui d’origine, celui d’avant Chagall. »

Les silos

Décors des silos, Avant/Après - Conception visuelle : Franck Ekinci / Recherches graphiques : Luciano Lepinay / Recherches couleurs : Christian Desmares.)

« C’est un lieu qui a été défini par les contraintes du scénario. Il fallait un lieu en friche où les parents d’Avril puissent se réfugier. Le choix des silos correspondait aussi à nos envies esthétiques, car on aimait bien ces silhouettes qui se voient de très loin dans le ciel.

Ça n’a l’air de rien, mais on s’est pris la tête pour savoir comment et par où les personnages y entraient et en sortaient. Comme le charbon est utilisé dans l’histoire par le gouvernement, on s’est dit que les anciens silos étaient à l’abandon. On aimait bien justifier chaque élément du film, de sorte que rien ne soit gratuit. »

Les Grands Boulevards

Décors des Grands Boulevards, Avant/Après - Conception visuelle : Franck Ekinci / Montage photo : Quentin Le Calvar / Set-up, montage photo : Camille-Elvis Thery / Story-board, clean : Guillaume Lebois / Décor trait : Luciano Lepinay / Décor couleur : Armelle Prunier, Anne Raffin.

« Comme l’Histoire est bouleversée, on a imaginé une sorte d’ersatz du cinéma à base de lampe à alcool et de vapeur et nous l’avons appelé le Kinétrope. C’est un système qui se situe entre la lanterne magique et la projection et qui permet un défilement de gravures. Dans le film, on a installé ce dispositif sur les Grands Boulevards, tout simplement parce que j’y habite et que c’est un lieu emblématique de Paris.

Dans le scénario, Avril se promène, elle va chercher à manger pour son chat, elle vole un bouquin, etc., ce qui nous permettait dans le même temps de faire découvrir ce Paris modifié. On cherchait donc des points de vue emblématiques, comme les Grands Boulevards avec son Kinétrope, clin d’œil aux premières projections des Frères Lumière. »

La fête foraine

Décors de la fête foraine, Avant/Après - Conception visuelle : Franck Ekinci / Story-board, pré-découpage : Alexis Beaumont / Story-board, clean : Nils Robin / Montage photo : Quentin Le Calvar / Modélisation 3D et décor trait : Luciano Lepinay / Recherche couleurs : Christian Desmares.

« C’est un décor assez simple. Comme c’est un monde où la science est plutôt absente, elle est reléguée à un rang de curiosité et trouve sa place avec ce stand de chimie dans une fête foraine. Scénaristiquement, il fallait trouver un endroit surveillé par les « méchants » du film où Avril puisse se rendre, d’où l’idée de la fête foraine. On s’est amusés à créer les manèges, les tournis des amoureux avec une contre-rotation par rapport au manège (cette idée était trop chère à réaliser, donc elle est ici suggérée). »